‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 67 sur 157 · A M. HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

A M. HELVÉTIUS

A Girey, le 25 février 1739.

Mon cher ami, Tami des Muscs et de la vérité, votre Epîtrc est pleine d'une hardiesse de raison bien au-dessus de votre âge, et plus encore de nos lâches et timides écrivains, qui riment pour leurs libraires, qui se resserrent sous le compas d'un censeur royal, envieux ou plus timide qu'eux. Misérables oiseaux à qui on rogne les ailes, qui veulent s'élever, et qui retombent en se cassant les jambes ! Vous avez un génie mâle, et votre ouvrage étincelle d'imagination. J'aime mieux quelques-unes de vos sublimes fautes que les médiocres beautés dont on nous veutaBadir. Si vous me permettez de vous dire, en général, ce que je pense pour les progrès qu'un si bel art peut faire entre vos mains, je vous dirai : Craignez, en atteignant le grand, dt sauter au gigantesque; n'offrez que des images vraies, et servez-vous toujours du mot propre. Voulez-vous une petite règle infaillible pour les vers? la voici. Quand une pensée

1. Voltaire écrivait dans l'intimité à Tliieriot. « Assurez tous les })ères de mon attachement ii'violable : je le leur dois, ils m'ont élevé ; c'est être un monstre que de ne pas aimer ceux qui ont cultivé notre àme. » Voir plus loin, sur ce sujet qui lui est cher, l'éloqueite lettre au Père de la Tour.

est juste et noble, il n'y a encore rien de fait ; il faut voir sî la manière dont vous l'exprimez en vers serait belle en prose; et, si votre vers, dépouillé de la rime et de la césure, vous paraît alors chargé d'un mot superflu ; s'il y a dans la construction le moindre défaut, si une conjonction est oubliée; enfin, si le mot le plus propre n'est pas employé, ou s'il n'est pas à sa place, concluez alors que l'or de cette pensée n'est pas bien enchâssé. Soyez sûr que des vers qui auront l'un de ces défauts ne se retiendront jamais par cœur, ne se feront point relire ; et il n'y a de bons vers que ceux qu'on relit et qu'on retient malgré soi. Il y en a beaucoup de cette espèce dans votre Épîtrc^ tels que personne n'en peut faire à votre âge, et tels qu'on en faisait il y a cinquante ans. Ne craignez donc point d'honorer le Parnasse de vos talents ; ils vous honoreront sans doute, parce que vous ne négligerez jamais vos devoirs ; et puis voilà de plaisants devoirs ! Les fonctions de votre état ne sont-elles pas quelque, chose de bien difficile pour une âme comme la vôtre? Cette besogne se fait comme on règle la dépense de sa maison et le livre de son maître d'hôtel. Quoi ! pour être fermier-général on n'aurait pas la liberté dépenser! Eh, morbleu ! Atticus était fermier-général, les chevaliers romains étaient fermiers-généraux, et pensaient en Romains. Continuez donc, Atticus.

A M. LE MARQUIS D'ARGENSON

A Cirey, le 7 mars 173S.

Que direz-vous de moi, monsieur? Vous me faites sentir vos bontés de la manière la plus bienfaisante, vous ne

1. René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères de i744 a 17^17,

semblez me laisser de sentiments que ceux de la reconnaissance, et il faut, avec cela, que je vous importune encore. Non, ne me croyez pas assez hardi; mais voici le fait. Un grand garçon bien fait, aimant les vers, ayant de Tesprit, ne sachant que faire, s'avise de se faire présenter, je ne sais comment, à Cirey. Il m'entend parler de vous comme de mon ange gardien. « Oh, oh! dit-il, s'il vous fait du bien, il m'en fera donc; écrivez-lui en ma faveur, — Mais, monsieur, considérez que j'abuserais. — Eh bien ! abusez, dit-il; je voudrais être à lui, s'il va en ambassade; je ne demande rien, je le servirai à tout ce qu'il voudra : je suis diligent, je suis bon garçon, je suis de fatigue; enfin donnez-moi une lettre pour lui. » Moi, qui suis bon homme, je lui donne la lettre. Dès qu'il la tient, il se croit trop heureux. « Je verrai M. d'Argenson! » Et voilà mon grand garçon qui vole à Paris.

J'ai donc, monsieur, l'honneur de vous en avertir. Il se présentera à vous avec une belle mine et une chétive recommandation. Pardonnez- moi, je vous en conjure, cette importunité; ce n'est pas ma faute. Je n'ai pu résister au plaisir de me vanter de vos bontés, et un passant a dit : a J'en retiens part. »

S'il arrivait, en effet, que ce jeune homme fut sage, serviable, instruit, et qu'allant en ambassade, vous eussiez par hasard besoin de lui, informez-vous-en au noviciat des jésuites. Il a été deux ans novice, malgré lui. Son père, congréganiste de la congrégation des Messieurs (vous connaissez cela), voulait en faire un saint de la compagnie de Jésus; mais il vaut mieux vivre à votre suite.

Pour moi, je vivrai pour vous être à jamais attaché avec la plus respectueuse et la plus tendre reconnaissance.

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