‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 74 sur 157 · A M. L'ABBÉ DU RESNEL · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ DU RESNEL

Cô mercredi, onze heures du matin, à l'hôtel de Brie, (739.

L'abbé de Voisenon me mande, mon cher abbé, que vous voulez me venir voir ce matin; mais, tout malade que je suis, il faut que je sorte. Savez-vous bien ce qu'il faut faire? Il faut être chez moi, à neuf heures précises, avec l'aimable Cideville qu'on dit être arrivé. Vous mangerez la poularde du malade ; vous permettrez que je me couche de bonne heure. Si vous voulez venir avec M. Dupré de Saint-Maur, il vous ramènerait. Mais où loge M. de Cideville? vous le savez apparemment.

Bonjour, mon cher grand abbé. V.

1. Memnre de l'Académie française et des Inscriptions et belles-lettres, traducteur de Pope, né à Rouen, mort en 17CI.

A M. LE MARQUIS D'ARGENSON

A Bruxelles, le 26 janvier 1740.

Les infamies de tant de gens de lettres ne m'enipechei : point du tout d^aimer la littérature. Je suis comme le 3 vrais dévots, qui aiment toujours la religion, malgré les crimes des hypocrites. Je vous avoue que, si je suivais entièrement mon goût, je me livrerais tout entier à V Histoire du Siècle de Louis XIV ^ puisque le commencement ne vous en a pas déplu; mais je n'y travaillerai point tant que je serai à Bruxelles : il faut être à la source pour puiser ce dont j'ai besoin; il faut vous consulter sou\ent. Je n'ai point assez de matériaux pour bâtir mon édifice hors de France. Je vais donc m'enloncer dans les ténèbres de la métaphysique et dans les épines de la géométrie, tant que durera le malheureux procès de Mme du Ghâtelet.

J'ai fait ce que j'ai pu pour mettre Mahomet dans son cadre, avant de quitter la poésie; mais j'ai peur que, dans cette pièce, l'attention à ne pas dire tout ce qu'on pourrait dire n'ait un peu éteint mon feu. La circonspection est une belle chose, mais en vers elle est bien triste. Être raisonnable et froid, c'est presque tout un; cela n'est pas à l'honneur de la raison.

Si j'avais de la santé, et si je pouvais me flatter de vivre, je voudrais écrire une histoire de France à ma mode. J ai une drôle d'idée dans ma tête : c'est qu'il n'y a que des gens qui ont fait des tragédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche et barbare. Mézerai et Daniel m'ennuient; c'est qu'ils ne savent ni peindre m remuer les passions. Il faut, dans une histoire

comme dans une pièce de théâtre, exposition, nœud et dénoûment.

Encore une autre idée. On n'a fait que Thistoire des rois, mais on n'a point fait celle de la nation. Il semble que, pendant quatorze cents ans, il n'y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux; mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sontiis donc rien?

Adieu, monsieur; respect et reconnaissance.

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