‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 73 sur 157 · I. Vir · texte numérisé non relu

I. Vir

Ce n'est pas d'aujourd'hui que Midas à des oreilles d'âne. Mon manuscrit est enfin tombé à Prault, qui Ta imprimé, dit-on, et défiguré; mais l'auteur vous est toujours attaché avec la plus respectueuse estime et le plus tendre dévouement.

Mme du Châtelet, aussi enchantée que moi, vous louera bien mieux.

A FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE

Paris, septembre 1739.

Monseigneur, j'ai reçu à Paris les deux plus grandes consolations dont j'avais besoin dans cette ville immense, où régnent le bruit, la dissipation, l'empressement inutile de chercher ses amis qu'on ne trouve point ; où l'on ne vit que pour soi-même, où l'on se trouve tout d'un coup enveloppé dans vingt tourbillons, plus chimériques que ceux de Descartes, et moins faits pour conduire au bonheur que les absurdités cartésiennes ne font connaître la nature. Mes deux consolations, monseigneur, sont les deux lettres dont Votre Altesse Royale m'a honoré, du 9 et du 15 août, qui m'ont été renvoyées à Paris. Il a fallu d'abord, en arrivant, répondre à beaucoup d'objections que j'ai trouvées répandues à Paris contre les découvertes de Newton. Mais ce petit devoir dont je me suis acquitté ne m'a point fait perdre de vue ce Mahomet dont j'ai eu l'honneur d'envoyer les prémices à Votre Altesse Royale. Voici deux actes à la fois. Si j'avais attendu que cela fût digne de vous être présenté, j'aurais attendu trop longtemps. Je les envoie comme une preuve de mon empressement à vous plaire ; et, pour meilleure preuve, je vais les coTriger, Votre Altesse Royale verra si les horreurs que le

fanatisme entraîne y sont peintes d'un pinceau assez ferme et assez vrai. Le malheureux Séide, qui croit servir Dieu en égorgeant son père, n'est point un portrait chimérique. Les Jean Ghâtel, lesGlémeiït, les Ravaillac, étaient dans ce cas, et, ce qu'il y a de plus horrible, c'est qu'ils étaient tous dans la bonne foi. N'est-ce donc pas rendre service à rhumanité de distinguer toujours, comme j'ai fait, la religion de la superstition ; et méritais-je d'être persécuté pour avoir toujours dit, en cent façons différentes, qu'on ne fait jamais de bien à Dieu en faisant du mal aux hommes? Il n'y a que les suffrages, les bontés et les lettres de Votre Altesse Royale qui me soutiennent contre les con tradictions que j'ai essuyées dans mon pays. Je regarde ma vie comme la fête de Damoclès chez Denis. Les lettres de Votre Altesse royale et la société de Mme la marquise du Châtelet sont mon festin et ma musique ;

Mais de la perséculion Le fer, suspendu sur ma tête, Corrompt les plaisirs de la fête Que, dans le palais d'Apollon, Le divin Frédéric m'apprête.

Sans cela, ma muse, enhardie Par vos héroïques chansons, Prendrait une nouvelle vio, Kl, suivant de loin vos leçons, Aux concerts de votre harmonie Oserait mêler quelques sons.

Mais, quoi ! sous la serre cruelle De l'impitoyable vautour Voit-on la tendre Philomèle Chanter les plaisirs et l'amour ?

A peine suis-je arrivé à Paris, qu'on a été direà Toreille d'ungrand ministre quej 'avais composé l'histoire de sa vie, et que cette histoire critique allait paraître dans les pays étrangers. Cette calomnie a été bientôt confondue, maiij

elle pouvait porter coup. Votre Altesse Royale sait ce que c'est que le pouvoir despotique, et ellen'enabuserajamai&; mais elle voit quel est Tétat d'un homme qu'un seul mot peut perdre. C'est continuellement ma situation. Voilà ce que m'ont valu vingt années consumées à tâcher de plaire à ma nation, et quelquefois peut-être àTinstruire. Mais, encore une fois, Votre Altesse Royale m'aime, et je suis bien loin d'être à plaindre ; elle daigne faire graver la Henriade; quel mal peut-on me faire qui ne soit au-dessous d'un tel honneur ? Je viens d'acheter un Machiavel complet, exprès pour être plus au fait de la belle réfutation que j'attends avec ce que vous allez en écrire. Je ne crois pas qu'il y en ait jamais de meilleure réfutation que votre conduite. Les hommes semblent tous occupés, à présent, à se détruire ; et, depuis le Mogol jusqu'au détroit de Gibraltar, tout est en guerre * ; on croit que la France dansera aussi dans cette vilaine pyrrhique. C'est dans ce temps que Votre Altesse Royale enseigne la justice, avant d'exercer sa valeur. M'est-il permis de lui demander quand je serai assez heureux pour voir ces leçons d'équité et de sagesse?

J'ai vu les fusées volantes qu'on a tirées à Paris avec tant d'appareil; mais je voudrais toujours qu'on commençât par avoir un hôtel-de-ville, de belles places, des marchés magnifiques et commodes, de belles fontaines, avant d'avoir des feux d'artifice. Je préfère la magnificence romaine à des feux de joie ; ce n'est pas que je condamne ceux-ci : à Dieu ne plaise qu'il y ait un seul plaisir que je désapprouve ! mais, en jouissant de ce que nous avons, je regrette encore ce que nous n'avons pas.

Votre Altesse Royale sait sans doute que Bouchardon et

1. Guerre entre TEspagne et TAngleterre, que la mort de Charles VI rendit générale bientôt après.

Vaucanson* font des chefs-d'œuvre, chacun dans leur genre. Rameau travaille à mettre à la mode la musique italienne. Yoilà des hommes dignes de vivre sous Frédéric; mais je les délie d'en avoir autant d'envie (juo moi. Je suis, avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance, de Votre Altesse Royale, etc.

A MADAME DE GHAMPBONIN.

De Paris, 1739.

Ma chère amie, Paris est un gouffre où se perdent le repos et le recueillement de Tâme, sans qui la vie n'est qu'un tumulte importun. Je ne vis point; je suis porté, entraîné loin de moi dans des tourbillons. Je vais, je viens ; je soupe au bout de la ville, pour souper le lendemain à l'autre. D'une société de trois ou quatre intimes amis il faut voler à Topera, à la comédie, voir des curiosités comme un étranger,embrasser cent personnes en un jour, faire et recevoir cent protestations; pas un instant à soi, pas le temps d'écrire, de penser, ni de dormir. Je suis comme cet ancien qui mourut accablé sous les fleurs qu'on lui jetait.

De cette tempête continuelle, de ce roulis de visites, de ce chaos éclatant, j'allais encore à Richelieu, avec Mme du Châtelet ; je partais en poste, ou à peu près, et nous revenions de même, pour aller enterrer à Bruxelles toute cette dissipation. Mme la duchesse de Richelieu s'avise de faire une fausse couche, et voilà un grand voyage de moins. Nous partons probablement au commencement d'octobre, pour aller plaider tristement, après avoir été

1 Mécanicien devenu célèbre par ses automates, Le joueur de /lu/e, les Canards, etc.

ballottés ici assez gaiement, mais plus fort. G^est avoir la goutte après avoir sauté.

Voilà notre vie, mon cher gros chat; et vous, tranquille dans votre gouttière, vous vous moquez de nos écarts ; et moi, je regrette ces moments pleins de douceur où Ton jouissait à Cirey de ses amis et de soi-même.

Qu'est-ce donc que ce ballot de livres arrivé à Cirey? «st-ce un paquet d'ouvrages contre moi? Je vous dirai, en passant, qu'il n'est pas plus question ici des horreurs de l'abbé Desfontaines, que si lui ni les monstres ses enfants n'avaient jamais existé. Ce malheureux ne peut pas plus se fourrer dans la bonne compagnie à Paris, que Rousseau à Bruxelles. Ce sont des araignées qu'on ne trouve point dans les maisons bien tenues.

Mon cher gros chat y je baise mille fois vos pattes de velours,

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