‹ Lettres choisies de VoltaireChapitre 83 sur 157 · A M. DE LA ROQUE · texte numérisé non relu

A M. DE LA ROQUE

Mars 1742.

Permettez, monsieur, que je m'adresse à vous pour détromper le public, au sujet de plusieurs éditions de mes ouvrages, que j'ai vues répandues dans les pays étrangers et dans les provinces de France. Depuis l'édition d'Amsterdam, faite par les Ledet, qui m'a paru très-belle pour le papier, les caractères et les gravures, on en a lait plusieurs dans lesquelles non-seulement on a copié toutes les fautes de cette édition des Ledet, mais qu'on a défigurées par des négligences intolérables.

Si on veut, par exemple, se donner la peine d'ouvrir la tragédie à'Œdipe^ on trouve, dès la seconde page, trois vers entiers oubliés, et presque partout des contre-sens inintelligibles. Si on veut consulter, dans le tome que les

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éditeurs ont intitulé Mélanges de littérature et de phiîosù^ phie^ le chapitre qui regarde le gouvernement d'Angleterre, on y verra les fautes les* plus révoltantes que l'inattention d'un éditeur puisse commettre. Il y avait dans la première édition de Londres ces paroles : « Ce qu'on reproche le plus aux Anglais, et avec raison, c'est le supplice de Charles P*", monarque digne d'un meilleur sort, qui fut traité par ses vainqueurs, etc. »

Au lieu de ces paroles, on trouve celles-ci, qui sont également absurdes et odieuses : a Ce qu'on reproche le plus aux Anglais, c'est le supplice de Charles P*" qui fut, et avec raison^ traité par ses vainqueurs, etc. »

Et, pour comble d'inattention 5 les éditeurs ont mis en marge, monarque digne d'un meilleur sort^ comme si ces mots étaient une anecdote, ou quelque titre distinctif. Quand ces éditeurs ont trouvé le terme italien, il costume^ consacré à la peinture, ils n'ont pas manqué de prendre ce mot pour une faute, et de mettre à la place la coutume On y voit les arts engagés par Louis XIV, au lieu à' encouragés ; la mère de La Bruyère^ au lieu de Vamer Li Bruyère; les toiles solaires^ pour rétoile polaire^ etc.

Je ne veux pas faire ici une énumération fatigante de tous les contre-sens dont toutes ces éditions fourmillent; mais je dois me plaindre surtout d'une édition de Rouen, en cmq volumes, sous le nom de la compagnie d'Amsterdam, qui est l'opprobre de la librairie. C'est peu qu'il n'y ait pas une page correcte; on a mis sous mon nom des pièces qu'assurément personne ne mettra jamais sous le sien ; une apothéose infâme de la demoiselle Le Couvreur ; un fragment de roman qu'on dit impudemment avoir trouvé écrit de ma main dans mes papiers; je ne sais quelles chansons faites pour la canaille, et plusieurs ouvrages dans ce goût. Attribuer ainsi à un auteur ce qui

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n est point de lui, c'est LouLù la fois outrager un citoyen et abuser le public; c'est en quelque façon un acte de faussaire.

Les libraires qui ont voulu imprimer mes ouvrages devaient au moins s'adresser à moi; je ne leur aurais pas refusé mon secours; ils n'auraient pas à se reprocher ces éditions indignes, qui ne doivent leur apporter aucun profit, et qui font dire aux étrangers que l'imprimerie tombe en France avec la littérature.

J'avertis donc tous les particuliers qui auront ces éditions qu'ils n'auront qu'à voir si, dans le cinquième tome, ils trouveront les pièces dont je parle; en ce cas, je leur conseille de ne point e charger d'un livre si peu fait pour la bibliothèque ies honnêtes gens.

A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE

A Paris, le 15 mai 1742.

Quand vous aviez un père, et dans ce père un maître, Vous étiez philosophe, et viviez sous vos lois;

Aujourd'hui, mis au rang des rois,

Et plus qu'eux tous digne de Tôlre, Vous servez cependant vingt maîtres à la fois. Ces maîtres sont tyrans; le premier c'est la Gloire,

Tyran dont vous aimez les fers,

Et qui met au bout de nos vers, Ainsi qu'en vos exploits, la hrillante Victoire»

La Politique à son côté,

Moins éblouissante, aussi forte, Méditant, rédigeant, ou rompant un traité, Vient mesurer vos pas, que cette Gloire emporte.

L'Intérêt, la Fidélité, Quelquefois s'unissant, et trop souvent contraires; Des amis dangereux, de secrets adversaires; Chaque jour des desseins et des dangers nouveaux; Tout écouter, tout voir, et tout faire à propos;

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Payer les uns en espérance, Les autres en raisons^ quelques-uns en bons mots; Aux peuples subjugués faire aimer sa puissance :

Que d'embarras! que de travaux!

Régner n^est pas un sort aussi doux qu'on le pense;

Qu'il en coûte d'être un héros !

Il ne vous en coûte rien à vous, Sire; tout cela vous est naturel; vous faites de grandes, de sages actions, avec cette même facilité que vous faites de la musique et des vers, et que vous écrivez de ces lettres qui donneraient à un bel esprit de France une place distinguée parmi les beaux esprits jaloux de lui.

Je conçois quelque espérance que Votre Majesté raffermira l'Europe comme elle Ta ébranlée, et que mes confrères les humains vous béniront après vous avoir admiré. Mon espoir n'est pas uniquement fondé sur le projet que Tabbé de Saint-Pierre ^ a envoyé à Votre Maiesté. Je présume qu'elle voit les choses que veut voir le pacificateur trop mal écouté de ce monde, et que le roi philosophe sait parfaitement ce que le philosoplie qui n'est pas roi s'efforce en vain de deviner. Je présume encore beaucoup de vos charitables intentions. Mais ce qui me donne une sécurité parfaite, c'est une douzaine de faiseurs et de faiseuses de cabrioles que Votre Majesté fait venir de France dans ses Etats. On ne danse guère que dans la paix. Il est vrai que vous avez fait payer les violons à quelques puissances voisines; mais c'est pour le bien commun, et pour le vôtre. Vous avez rétabli la dignité et les prérogatives des électeurs. Vous êtes devenu tout d'un coup l'arbitre de l'Allemagne; et quand vous

1. Publiciste, philanthrope, auteur de nombreux ouvrages sur la politique^ et Is. pacification générale^ qu'il adressait aux divers princes de l'Europe, nommé membre de l'Académie française en 1695, il en fut exclu en 1718^ Pour avoir fait une critique sévère du gouvernement de Louis XIV.

avez fait un empereur, il ne vous en manque que le titre. Vous avez avec cela cent vingt mille hommes bien faits, bien armés, bien vêtus, bien nourris, bien affectionnés : vous avez gagné des batailles et des villes à leur tête; c'est à vous à danser. Sire. Voiture vous aurait dit que vous avez Tair à la danse; mais je ne suis pas aussi familier que lui avec les grands hommes et avec les rois; et il ne m'appartient pas de jouer aux proverbes avec eux.

Au lieu de douze bons académiciens, vous avez donc. Sire, douze bons danseurs. Gela est plus aisé à trouver, et beaucoup plus gai. On a vu quelquefois des académiciens ennuyer un héros, et des acteurs de FOpéra le divertir.

Cet Opéra, dont Votre Majesté décore Berlin, ne Tempêche pas de songer aux belles-lettres. Chez vous un goût ne fait pas tort à l'autre .

Je connais quelques acteurs pour la tragédie, qui ne sont pas sans talents, et qui pourraient convenir à ^'otre Majesté; car je me flatte qu'elle ne se bornera pas à des galimatias italiens et à des gambades françaises. Le héros aimera toujours le théâtre qui représente les héros. Puissiez-vous. Sire, jouir bientôt de toutes sortes de plaisirs, comme vous avez acquis toutes sortes de gloire! C'est le vœu sincère de votre admirateur, de votre sujet par le cœur, qui malheureusement ne vit point dans vos Etats ; d'un esprit pénétré de la grandeur du vôtre, et d'un cœur qui s'intéresse à votre bonheur autant que vous-même.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire, mes trèS"» profonds respects.

k M. LE MARQUIS D'ARGENSON, A PARIS.

A Bruxelles, le 10 septembre 1742.

Je vous en fais mon compliment, monsieur, et je h ferais encore avec plus de plaisir, s'il s'adressait à vou& directement. J'ai vu ces jours-ci le roi de Prusse, et je .'ai vu comme on ne voit guère les rois, fort à mon aise, dans ma chambre, au coin de mon feu, oîi ce même homme, qui a gagné deux batailles, venait causer familièrement, comme Scipion avec Térence. Vous me direz que je ne suis pas Térence; mais il n'est pas non plus tout à fait Scipion.

J'ai appris des choses bien extraordinaires-. Il } en a une qu'on débite sourdement, au moment que j'ai i honneur de vous écrire; on dit le siège de Prague .evé; mais Bruxelles est le pays des mauvaises nouvel! 3S. M. de Neuperg est arrivé de Hollande ici; mais il n'amène point de troupes hollandaises, comme on s'en flattait, et nous pourrions bien avoir incessamment une paix utile et glorieuse, malgré milord Stair et malgré M. Van Haren, qui est le poète Tyrtée des É'ats-Généraux. L'un présente des mémoires, l'autre fait des odes ; et, avec tant de prose et tant de vers, leurs grosses et lentes puissances pourraient bien rester tranquilles. Dieu le veuille, et nous préserve d'une guerre dans laquelle il n'y a rien à gagner, mais beaucoup à perdre!

Les Anglais veulent nous attaquer chez nous, et nous ne pouvons leur en faire au'ant; la parlie, en ce sens, ne serait pas égale. Si nous les tuons tous, nous envoyons vingt mille hérétiques en enfer, et nous ne gagnons pas un château sur la terre; s'ils nous tuent, ils mangent

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encore à n )s dépens. Il vaut bien mieux n'avoir de querelles que sur Locke et sur Newton. Celle que j'ai sur Mahomet r/esl heureusement que ridicule. On croit ici les Français gais et légers; qui croirait qu il y en ait de si tristes et de si pédants?

Vous qui êtes si loin d'être Tun et Tauire, conservezmoi, monsieur, des bonté» qui me seront toujours bien précieuses, et protégez-moi un peu auprès de monsieur votre fils. Mme du Châtelet vous fait mille compliments.

A M. L'ABBÉ AUNILLON.

Bruxelles, octobre i742.

Allah! illah! allali; Mohammed rezoul, allah!

Je baise les barbes de la plume du sage Aunillon *, lils irAunillon, resplendissant entre tous les imans de la loi du Christ.

Voire lettre a été pour moi ce que la rosée est pour les fleurs, et les rayons du soleil pour le tournesol. Que Dieu vous couronne de prospérité comme vous Tètes de sagesse, et qu'il augmente la rondeur de votre face 1 Mon cœur sera dilaté de joie, et la reconnaissance sera dans lui comme sur mes lèvres, quand mes yeux pourront lire les doctes pages du généreux iman qui foriiiie la faiblesse de mon drame par la force de son éloquence. J'attends avec impatience sa docte dissertation. Mais comme la poste des infidèles est très-chère, et que le plus petit paquet coûte un sultanin, je vous supplie de vouloir bien faire mettre promptement au coche de Bruxelles cet écrit

1. L'abbé Aunillon avait, le premier, à propos de Mahomet, ad''essé à Voltaire une lettre en style oriental,

bien ficelé et point cacheté, selon les usages de la peu sublime Porte de Bruxelles. Ce paquet arrivera en six ou sept jours, attendu qu'il n'y a que dix-sept cent vingt-huit stades de la ville impériale de Paris à celle où la divine Providence nous retient actuellement. Que Dieu vous accorde toutes les églantines de Toulouse et toutes les médailles des Quarante ! que le bordereau de la fortune tombe de ses mains entre les vôtres 1

Écrit dans mon bouge, sur la place de Louvain, affligé d'une énorme colique, le 8 de la lune du neuvième mois, lan deThégire 1122^

Si la divine Providence permet que vous voyiez le plus généreux et le plus aimable des enfants des hommes, d'Argental, fils de Ferriol, dont Dieu croisse la chevance, nous vous prions de Tassurer que nous soupirons après rhonneur de le voir avec plus d'ardeur que les adjes ne soupirent après la vue de la pierre noire de Caaba, et qu'il sera toujours, ainsi que sa compagne ornée de grâces, Tobjet des plus vives tendresses de notre cœur

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