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Après la première représentation d'Oreste

Pressez, sans déclamer, quelques endroits comme :

« Sans trouble, sans remords, Égisthe renouvelle

« De son hymen affreux la pompe criminelle....

« Vous vous trompiez, ma sœur; hélas 1 tout nous trahit, » etc.

Vous ne sauriez croire combien cette adresse met de variété dans le jeu, et accroît l'intérêt.

Dans votre imprécation contre le tyran :

« L'innocent doit périr, le crime est trop heureux, »

vous n'appuyez pas assez. Vous dites l'innocent doit périr trop lentement, trop langoureusement. L'impétueuse Electre ne doit avoir, en cet endroit, qu'un désespoir furieux, précipité, et éclatant. Au dernier hémistiche pesez sur cri, le crime est trop heureux; c'est sur cri que doit être l'éclat. M"^ Gaussin m'a remercié de lui avoir mis le doigt sur fou\ la foudre va partir. « Ah ! que ce fou est favorable ! » m'a-t-elle dit.

« La nature en tout temps est funeste en ces lieux.... »

(Acte V, scène n.)

Vous avez mis l'accent sur fu, comme M"^ Gaussin sur fou; aussi a-t-on applaudi ; mais vous n'avez pas encore assez fait résonner cette corde.

Vous ne sauriez trop déployer les deux morceaux du quatrième et du cinquième acte. Ces Euménides demandent une voix plus qu'humaine, des éclats terribles.

Encore une fois, débridez, avalez des détails, afin de n'être pas uniforme dans les récits douloureux. Il ne faut se négliger sur rien, et ce que je vous dis là n'est pas un rien.

Voilà bien des critiques. Il faut être bien dur pour s'apercevoir de ces nuances dans l'excès de mon admiration et de ma reconnaissance. Bonsoir. Melpomène ; portez-vous bien.

A LA MÊME

Janvier 1750.

Vous avez dû recevoir, mademoiselle, un changement très léger, mais qui est très important. Je ne crois pas m'aveugler;

je vois que tous les véritables gens de lettres rendent justice à cet ouvrage, comme on la * rend à vos talents. Ce n'est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n'est que par une extrême docilité pour de sages conseils, que je parviens chaque jour à rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez.

Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, vous ajouteriez des perfections bien singulières à celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vous-même quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l'abattement morne et s'exprimant d'une voix basse, après les éclats que donne l'espérance, ou qu'a fournis l'emportement. Vous auriez l'air abattu, consterné, les bras collés, la tête un peu baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Ipliise vous dit :

« Pammène nous conjure « De ne point approcher de sa retraite obscure ; « Il y va de ses jours... »,

vous lui répondriez, non pas avec un ton ordinaire, mais avec

tous ces symptômes du découragement, après un ah très

douloureux :

« Ah!... que m'avez-vous dit!

« Vous vous êtes trompée.... »

(Acte II, scène vu.)

En observant ces petits artifices de l'art, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles couleurs que vous jetez sur le personnage d'Electre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être l'objet d'une âme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller; mais, si vous voulei être parfaite, songez que personne ne l'a jamais été sans écouter des avis, et qu'on doit être docile à proportion do ses grands talents.

l. Ce la est une faute selon la grammaire. Voltaire en fait souvent de senv blables.

i50 LETTRES CHOISIES.

A MADAME DENIS»

A ClèveB, juillet 1750».

C'est à vous, s'il vous plaît, ma uièce,

Vous, femme d'esprit sans travers,

Piiilosophe de mon espèce,

Vous qui, comme moi, du Permesse

Connaissez les sentiers divers;

C'est à vous qu'en courant j'adresse

Ce fatras de prose et de vers,

Ce récit de mou long voyage :

Non tel que j'en fis autrefois,

Quand, dans la fleur de mon bel âge,

D'Apollon je suivais les lois;

Quand j'osai, trop hardi peut-être,

Aller consulter à Paris,

En dépit de nos beaux esprits.

Le dieu du goût, mon premier maître.

Ce voyage-ci n'est que trop vrai, et ne m'éloigne que trop de vous. N'allez pas vous imaginer que je veuille égaler Chapelle^ qui s'est fait, je ne sais comment, tant de réputation pour avoir été de Paris à Montpellier, et en terre papale, et en avoir rendu compte à un gourmand.

Ce n'était pas peut-être un emploi difficile

De railler monsieur d'Assouci :

Il faut une autre pkime, il faut un autre style, Pour peindre ce Platon, ce Solon, cet Achille

Qui fait des vers à Sans-Souci.

Je pourrais vous parler de ce charmant asile, Vous peindre ce héros, philosophe et guerrier, Si terrible à l'Autriche, et pour moi si facile;

Mais je pourrais vous ennuyer.

1. Une des nièces de Voltaire, qui lui tint compagnie jusqu'à sa mort. Elle n'approuvait guère, et ne voulut pas, malgré les belles offres de son oncle, parlnger un tel voyai^c. La suite prouva qu'elle avait raison ; elle ne paya que trop cher l'envie qu'elle eut d'aller le chercher. On verra plus loin les avanie? qu'ils eurent tous deux à subir pour sortir des pays prussiens.

2. Ici commence le roman du voyage à Berlin, entrepris sous de si brillantt auspices, et qui se termina pour Voltaire d'une façon si tragi-comique.

3. Ccntemjiorain et ami de Boili;au, de Racine et de MolLre, connu seulement aujourd'hui uar la relation ou'il fit avec Bachaumont de son voyage en

DE VOLTAIRE *fil

D'ailleurs, je ne suis pas encore à sa cour, et il ne faut rien anticiper. Je veux de l'ordre jusque dans mes lettres. Sachez donc que je partis de Compiègne le 25 juillet, prenant ma route pai' la Flandre, et qu'en bon historiographe et en Lon citoyen, j'allai voir en passant les champs de Fontenoi, de Raucoux et de Lawfeld. Il n'y paraissait pas; tout cela était couvert des plus beaux blés du monde; les Flamands et les Flamandes dansaient comme si de rien n'eût été.

Durez, jeux innocents de ces peuples grossiers ; Régnez, belle Cérès, où triompha Bellone ; Campagnes, qu'engraissa le sang de nos guerriers, J'aime mieux vos moissons que celle des lauriers; La vanité les cueille, et le hasard les donne. Oh 1 que de grands projets par le sort démentis ! 0 victoires sans fruit! ô meurtres inutiles! Français, Anglais, Germains, aujourd'hui si tranquilles, Faillait-il s'égorger pour être bons amis?

J'ai été à Clèves, comptant y trouver des relais que tous les bailliages fournissent, moyennant un ordi'e du roi de Prusse, à ceux qui vont philosopher à Sans-Souci auprès du Salomon du Nord, et à qui le roi accorde la faveur de voyager à ses dépens; mais l'ordre du roi de Prusse était resté à Wesel entre les mains d'un homme qui l'a reçu, comme les Espagnols reçoivent les bulles du pape, avec le plus profond respect, et sans en faire aucun usage. Je me suis donc arrêté quelques jours dans le château de cette princesse que M™^ de la Fayette a rendue si fameuse * :

Mais de cette héroïne et du duc de Nemours On ignore en c« lieux la galante aventure ;

Ce n'est pas ici, je vous jure.

Le pays des romans, ni celui des amours.

C'est dommage, car le pays semble fait pour les princesses de Clèves; c'est le plus beau lieu de la nature, et l'art a encore ajouté à sa situation. C'est une vue supérieure à celle de Mcu-

Provence et en Languedoc, « charmant badinage », comme Vollaire l'a qualifiée ailleurs. Voir sur Chapelle et Bachaumonl, et sur ce voyage, les Caiisei-iei an lundi de Saintp-Beuve.T. XI.

1, La Princesse de Clèves. roman de M"" de La Fayell«.

don ; c'est un terrain planté comme les Champs-Elysées et le Bois de Boulogne, c'est une colline couverte d'allées d'arbres en pente douce. Un grand bassin reçoit les eaux de cette colline; au milieu s'élève une statue de Minerve. L'eau de ce premier bassin est reçue dans un second, qui la renvoie à un troisième, et le bas de la colline est terminé par une cascade ménagée dans une vaste grotte en demi-cercle; la cascade laisse tomber ses eaux dans un canal -qui va arroser une vaste prairie et se joindre à un bras du Rhin. M"^ de Scudéri et La Calprenède auraient rempli de cette description un tome de leurs romans; mais moi, historiographe, je vous dirai seulement qu'un certain prince, Maurice de Nassau, gouverneur, de son vivant, de cette belle solitude, y fit presque toutes ces merveilles. Il s'est fait enterrer au milieu des bois, dans un grand diable de tombeau de fer, environné de tous les plus vilains bas-reliefs du temps de la décadence de l'empire romain, et de quelques monuments gothiques, plus grossiers encore. Mais le tout serait quelque chose de fort respectable pour ces esprits profonds qui tombent en extase à la vue d'une pierre mal taillée, pour peu qu'elle ait deux mille ans d'antiquité.

Un autre monument antique, c'est le reste d'un grand chemin pavé, construit par les Romains, qui allait à Francfort, à Vienne et à Constantinople. Le Saint-Empire, dévolu à l'Allemagne, est un peu déchu de sa magnificence; on s'embourbe aujourd'hui en été dans l'auguste Germanie. De toutes les nations modernes, la France et le petit pays des Belges sont les seuls qui aient des chemins dignes (^ l'antiquité. Nous pouvons surtout nous vanter de passer les anciens Romains eu cabarets, et il y a encore certains points dans lesquels nous les valons bien ; mais enfin pour les monuments durables, utiles, magnifiques, quel peuple approche d'eux? Quel monarque fait dans son royaume ce qu'un proconsul faisait dan* Nîmes et dans Arles?

Parfaits dans le petit, sublimes en bijoux,

Grands inventeurs de rien, nous faisons des jaloux.

Élevons nos esprits à la hauteur suprême

Des fiers enfants deRomulus :

Ils faisaient plus cent fois pour des peuples vaincus Que nous ne faisons pour nous-même.

Enfin, malgré la beauté de la situation de Clèves, malgré le chemin des Romains; en dépit d'une tour qu'on prétend bâtie par Jules César, ou au moins par Germanicus ; en dépit de! inscriptions d'une'vingt-sixième légion qui était ici en quartier» d'hiver; en dépit des belles allées plantées par le prince Mau rice, et de son grand tombeau de fer; en dépit enfin des eaux minérales découvertes ici depuis peu, il n'y a guère d'affluence à Clèves. Les eaux y sont cependant aussi bonnes que celles de Spa et de Forges, et on ne peut avaler de petits atomes de fer dans un plus beau lieu. Mais il ne suffit pas, comme vous savez, d'avoir du mérite pour avoir la vogue : l'utile et l'agréable sont ici; mais ce séjour délicieux n'est fréquenté que par quelques Hollandais que le voisinage et le bas prix des vivres et des maisons y attirent et qui viennent admirer et boire.

J'y ai retrouvé avec une très grande satisfaction un célèbre poète hollandais qui nous a fait l'honneur de traduire élégamment en batave, et même vers pour vers, nos tragédies, bonnes ou mauvaises. Peut-être un jour viendra que nous serons réduits k traduire les tragédies d'Amsterdam; chaque peuple a son tour.

Les dames romaines qui allaient au théâtre de Pompée ne se doutaient pas qu'un jour au milieu des Gaules, dans un petit bourg nommé Lutèce, on ferait de meilleures pièces qu'à Rome.

L'ordre du roi pour les relais vient enfin de me parvenir : voilà mon enchantement pour la princesse de Clèves fini, et je pars pour Berlin.

J'ai d'abord passé par Wesel, qui n'est plus ce qu'elle était quand Louis XIV la prit en deux jours, en 1672, sur les Hollandais. Elle appartient aujourd'hui au roi de Prusse, et c'est une des plus belles fortes places de l'Europe. C'est là qu'on commence à voir de ces belles troupes que Frédéric II forma «ans vouloir s'en servir, et que Frédéric le Grand a rendues si

utiles à ses intérêts et à sa gloire. Le premier coup d'œil surprend toujours.

D'un regard étonné, j'ai vu sur ces remparts

Ces géants court-vêtus, automates de Mars,

Ces mouvements si prompts, ces démarches si fieras,

Ces moustaches, ces grands bonnets, Ces habits retroussés, montrant de gros derrières

Que l'ennemi ne vit jamais.

Bientôt après, j'ai traversé les vastes, et tristes, et stériles, et détestables campagnes de la Westphalie.

De l'âge d'or, jadis vanté.

C'est la plus fidèle peinture; Mais toujours la simplicité Ne fait pas 1^ belle nature.

Dans de grandes huttes qu'on appelle maisons, on voit des animaux qu'on appelle hommes, qui vivent le plus cordialement du monde pêle-mêle avec d'autres animaux domestiques. Une certaine pierre dure, noire et gluante, composée, à ce qu'on dit, d'une espèce de seigle, est la nourriture des maîtres de la maison. Qu'on plaigne après cela nos paysans, ou plutôl qu'on ne plaigne personne ; car, sous ces cabanes enfumées, et avec cette nourriture détestable, ces hommes des premiers temps sont sains, vigoureux et gais. Ils ont tout juste la mesure d'idées que comporte leur état.

Ce n'est pas que je les envie :

J'aime fort nos lambris dorés; Je bénis l'heureuse industrie Par qui nous furent préparés Cent plaisirs par moi célébrés, Frondés par la cagoterie, Et par elle encor savourés.

Mais sur les huttes des sauvages La nature épand ses bienfaits; On voit l'empreinte de ses traits Dans les moindres de ses ouvrages.

L'oiseau superbe de Junon, L'animal chez les Juifs immonde, Ont du plaisir à leur façon, Et tout est égal en ce monde.

Si j'étais un vrai voyageur, je vous parlerais du Wéser et de l'Elbe, et des campagnes fertiles de Magdebourg, qui étaient autrefois le domaine de plusieurs saints archevêques, et qui se couvrent aujourd'hui des plus belles moissons (à regret sans doute) pour un princehérctique; je vous dirais que Magdebourg est presque imprenable ; je vous parlerais de ses belles fortifications, et de sa citadelle construite dans une île entre deux bras de l'Elbe, chacun plus lai'ge que la Seine ne l'est vers le Pont-Royal. Mais, comme ni vous ni moi n'assiégerons jamais cette ville, je vous jure que je ne vous en parlerai jamais.

Me voici enfin dans Potsdam. C'était sous le feu roi la demeure de Pharasmane* : une place d'armes et point de jardin; la marche du régiment des gardes pour toute musique, des revues pour tout spectacle, la liste des soldats pour bibliothèque. Aujourd'hui c'est le palais d'Auguste, des légions et des beaux esprits, du plaisir et de la gloire, de la magnificence et du goût, etc.

À M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Potsdam, ce 24 juillet 1750.

Mes divins anges, je vous salue du ciel de Berlin; j'ai passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m'a retenu quinze jours à Clèves, et malheureusement ni la duchesse de Clèves^ ni le duc de Nemours n'étaient plus dans le château. Les ordres du roi pour les relais ont été arrêtés quinze jours entiers; j'aurais dû consacrer ces quinze jours à Aurélie*, et je ne les ai employés qu'à me donner des indigestions. Je vous fais ma confession, mes anges. Enfin me voici dans ce

1. Personnage de la Bhadamiste de Crébillon, qui déclare que la nature, en de certains cli>mats,

« Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats 1 »

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