‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 113 sur 272 · Voir plaa haut, page 9, la not« 3. ^ur J B- Rousseau · texte numérisé non relu

Voir plaa haut, page 9, la not« 3. ^ur J B- Rousseau

primé cette sottise. Il avait voulu, à la vérité, la faire jouer à Paris; mais les comédiens n'ayant osé s'en charger, il n'osa jamais l'imprimer. On ne doit pas tirer de l'oubli de mauvais ouvrages que l'auteur y a condamnés.

' A MADAME DEiNIS.

A Potsdam, le 24 juillet 1752.

Vous avez la plus grande raison, vous et vos amis, de presser mon retour ; mais vous ne m'en avez pas toujours pressé par des courriers extraordinaires, et ce qu'on mande par la poste est bientôt su*. Quand il n'y aurait que ce malheur-là dans l'absence (et il y en a tant d'autres!), il ne faudrait jamais quitter sa famille et ses amis. L'établissement des postes est une belle chose, mais c'est pour les lettres de change. Le cœur n'y trouve pas son compte; il n'est plus permis de l'ouvrir dès qu'on est éloigné.

La plus grande des consolations est interdite; je ne vous écris plus, ma chère enfant, que par des voies sûres, qui sont rares. Voici mon état : Maupertuis a fait discrètement courir le bruit que je trouvais les ouvrages du roi fort mauvais ; il m'accuse de conspirer contre une puissance dangereuse, qui est l'amour-propre ; il débite sourdement que le roi m'ayant envoyé de ses vers à corriger, j'avais répondu: « Ne se lasserat-il point de m'envoyer son linge sale à blanchir? » Il tient cet étrange discours à l'oreille de dix ou douze personnes, en leur recommandant bien à toutes le secret. Enfin je crois m'apercevoir que le roi a été à la fin dans la confidence. Je ne fais que m'en douter; je ne peux m'éclaircir. Ce n'est pas ià'une situation bien agréable; mais ce n'est pas tout.

]1 arriva ici, sur la fin de l'année passée, un jeune homme nommé La Beaumelle*. qui est, je crois, de Genève, et qui es

1. Le secret des lettres était violé à la cour de Berlin, comme à celle de France. Frédéric ouvrait toutes les lettres de Voltaire et de M"» Denis.

2. Littérateur, né à Valleraugue (Gard); il avait fini ses études â Genève Xprofcssé à Copenhague, et s'était établi k Berlin.

envoyé de Copenliague, où il était moitié prédicateur, moitié bel esprit. Il est auteur d'un livre intitulé : Mes Pensées, livre où il dit librement son avis sur toutes les puissances de l'Europe. Maupertuis, avec sa bonté ordinaire, et sans y entendre malice, alla persuader à ce jeune homme que j'avais dit au roi du mal de son livre et de sa personne, et que je l'avais empêché d'entrer au service de Sa Majesté. Aussitôt ce La Beaumelle, pour réparer le tort prétendu que j'ai fait à sa fortune, a préparé des notes scandaleuses pour le Siècle- de Louis XIV, qu'il va faire imprimer je ne sais où; ceux qui ont vu ces belles notes disent qu'il y a autant de sottises que de mots.

Quant à la querelle de Maupertuis et de Kœnig, en voici le sujet:

Ce Kœnig est amoureux d'un problème de géométrie, comme les anciens paladins de leurs dames. Il fit, l'année passée, le voyage de La Haye à Berlin, uniquement pour aller conférer avec Maupertuis sur une formule d'algèbre, et sur une loi de la natm-e dont vous ne vous souciez guère. Il lui montra deux lettres d'un vieux philosophe du siècle passé, nommé Leibnitz, dont vous ne vous souciez pas davantage, et lui fit voir que Leibnitz avait parlé de la même loi, et combattait son sentiment. Maupertuis, qui est plus occupé de ce qu'il croit intrigues de cour que de vérités géométriques, ne lut pas seulement les lettres de Leibnitz.

Le professeur de La Haye lui demanda permission d'exposer son opinion dans les journaux de Leipsick; et avec cette permission, il réfuta, le plus poliment du monde, dans -ces journaux, l'opinion de Maupertuis, et s'appuya de l'autoril de Leibnitz, dont il fit imprimer les fragments qui avaient rapport à cette dispute. Voici ce qui est étrange:

Maupertuis, ayant parcouru et mal lu ce journal de Leipsick et ces fragments de Leibnitz, alla se mettre dans la tête que Leibnitz était de son opinion, et que Kœnig avait forgé ces lettres pour lui ravir , à lui Maupertuis , la gloire d'avoir inventé iine bévue. Sur ce beau fondement, il fait assembler les académiciens pensionnaires dont i distribue les gages; il

DE VOLTAIRE ill

accuse formellement Kœnig d'être un faussaire, et fait passer un jugement contre lui, sans que personne opine, et malgré îes oppositions du seul géomètre qui fût à cette assemblée.

Il fit encore mieux; il ne se trouva pas au jugement; mais il écrivit une lettre à l'Académie, pour demander la grâce du coupable, qui était à La Haye, et qui, ne pouvaDt être pendu à Berlin, fut seulement déclaré faussaire et fripon géomètre, avec toute la modération imaginable.

Ce beau jugement est imprimé. Voici maintenant le comble : notre modéré président écrit deux lettres à Mme la princesse d'Orange, dont Kœnig est le bibliothécaire, pour la prier de lui imposer silence, et pour ravir à son ennemi, condamné et flétri, la permission de défendre son honneur.

Je n'ai appris que d'hier tous ces détails dans ma solitude. On ne laisse pas de voir des choses nouvelles sous le soleil : on n'avait point encore vu de procès criminel dans une académie des sciences. C'est une vérité démontrée qu'il faut s'enfuir de ce pays-ci.

Je mets ordre tout doucement à mes affaires. Je vous embrasse tendrement.

A LA MEME

A Berlin, le 18 décembre 1752.

Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg; c'est une petite fortune assurée pour votre vie. J'y joins mon testament. Ce n'est pas que je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d'humeur à mourir d'une si sotte mort; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l'étricr pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n'auront pas grand crédit.

Comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnêtement, à prendre soin

de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

Je vois bien qii'oTî a pressé V orange; il faut penser à sauver Vécorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois.

Mon ami signifie mon esclave.

Mon cher ami YBui dire vous m'êtes plus qu'indifférent.

Entendez par je vous rendrai heureux, je vous souffrirai tant que j'aurai besoin de vous.

Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.

Le dictionnaire peut être long; c'est un article à mettre dans l'Encyclopédie.

Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j'ai vu est-il possible? se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un bomme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures! et quelles brochures! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire ! Que de contrastes! Et c'est là l'homme qui m'écrivait tant de choses philosophiques, et que j'ai cru philosophe! et je l'ai appelé le Salomon du Nord!

Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis de même. Ma foi. Sire, nous ne le sommes ni l'un ni l'autre.

Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates et avec vous. L'embarras est de sortir d'ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du premier novembre. Je ne peux demander de congé qu'en considération de ma santé. Il n'y a pas moyen de dire : « Je v.iis îA Plombières », au mois de décembre.

Il y a ici une espèce de ministre du saint Évangile nommé Pérard, né comme moi en France; il demandait permission d'aller à Paris pour ses affaires; le roi lui fit répondre qu'il connaissait mieux ses affaires que lui-même, et qu'il n'avai nul besoin d'aller à Paris*.

1. C'est à Jacques de Pérard. de l'Académie de Berlin, que fut faite ceUs

Ma chère enfant, quand je considère un peu en détail tout ce qui se passe ici, je finis par conclure que cela n'est pas vrai, que cela est impossible, qu'on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse, il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, c'est que je vous aime de tout mon cœur, et que vous faites ma consolation.

AM. BAGIEU.

A Berlin, le 19 décembre 1752.

Votre lettre, monsieur, vos offres touchantes, vos conseils, font sur moi la plus vive impression, et me pénètrent de reconnaissance. Je voudrais pouvoir partir tout à l'heure et venir me mettre entre vos mains et dans les bras de ma famille. J'ai apporté à Berlin environ une vingtaine de dents, il m'en reste à peu près six; jai apporté deux yeux, j'en ai presque perdu un; je n'avais point apporté d'érysipèle, et j'en ai gagné un que je ménage beaucoup. Je n'ai pas l'air d'un jeune homme à marier; mais je considère que j'ai vécu près de soixante ans, que cela est fort honnête, que Pascal et Alexandre n'ont vécu qu'environ la moitié, et que tout le monde n'est pas né pour aller dîner à l'autre bout de Paris, à quatre-vingt-dix-huit ans, comme Fontonelle. La nature a donné à ce qu'on appelle mon âme un étui des plus minces et des plus misérables. Cependant j'ai enterré presque tous mes médecins, et jusqu'à La Métrie. Il ne me manque plus que d'enterrer Godénius, médecin du roi de Prusse; mais celui-là a la mine de vivre plus longtemps que moi; du moins je no mourrai pas de sa façon. Il me donne quelquefois de longues ordonnances en allemand; je les jette au feu, et je n'en suis pas plus mal*. C'est un fort bon homme, il en sait

réponse quelque peu tudcf'que, et qui fait pressentir, comme toute cette lettre

Je dénouement brutal du séjour de Voltaire à Berlin. 1. Molière avait répondu à Louis XIV, qui lui avait dit en lui montrant son

médec.n, M. de Mauvillain : « Voilà donc votre médecin, que vous fait-i! ? » '— « Sire, nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les I fais point, et je guéris. » (Grimarest, Vie de Molière.)

tout autant que les autres; et, quand il voit que mes dents tombent, et que je suis attaqué du scorbut, il dit que j'ai une affection scorbutique. Il y a ici de grands philosophes* qui prétendent qu'on peut vivre aussi longtemps queMathusalerrr, en se bouchant tous les pores, et en vivant comme un ver à soie dans sa coque; car nous avons à Berlin des vers à soie et des beaux esprits transplantés. Je ne sais pas si ces manufactures-là réussiront; tout ce que je sais, c'est que je ne suis point du tout en état de voyager cet hiver. Je me suis fait un printemps avec des poêles; et quand le vrai printemps sera revenu, je compte bien, si je suis en vie, vous apporter mon squelette. Vous le disséquerez, si vous voulez 2. Vous y trouverez un cœur qui palpitera encore des sentiments de reconnaissance et d'attachement que vous lui inspirez. Soyez persuadé, monsieur, que, tant que je vivrai, je vous regarderai comme un homme qui fait honneur au plus utile de tous les arts, et comme le plus obligeant et le plus aimable du monde.

A M. KQENIG3.

Francfort, juin 1753.

Votre martyr'* est arrivé à Francfort dans un état qui lui fait envisager de fort près le pays où l'on saura le principe des choses, et ce que c'est que cette force motrice sur laquelle on raisonne tant ici-bas, mais dont je suis presque privé. J'ai été, comme je vous l'ai mandé, désabusé des idées fausses que vos adversaires avaient données sur la vitesse vraie et sur la vitesse propre. 11 est plus difficile de se détromper des illusions de ce monde et des sentiments qui nous y attachent jusqu'au dernier moment J'en éprouve d'assez douloureux

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