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Voltaire écrit partout prêt de au lieu de pré a

attaché jusqu'au dernier moment de ma vie, je réponds que, jusqu'ici, on n'a calomnié que pour le passé, et jamais pour l'avenir; que c'est trop exalter sonâme, etque je ferai repentir le premier impudent qui oserait écrire contre l'homme vénérable dont il est question.

Lorsqu'on imprime que je me suis vanté mal à propos d'avoir une édition de la Henriade honorée de la Préface d'un souverain, je réponds qu'il est faux que je m'en sois vanté; qu'il est faux que cette édition existe, et qu'il est faux que cette Préface, qui existe réellement, ait été citée mal à propos; elle a toujours été citée dans les éditions de laifem'iade, depuis celle de M. Marmontel. Elle avait été composée pour être mise à la tête de ce poème, que cet illustre souverain, dont il est parlé, voulait faire graver. C'était un double honneur qu'il faisait il cet ouvrage.

Lorsqu'on imprime que j'ai volé un madrigal à feu M. de la Motte, je réponds que je ne vole de vers à personne; que je n'en ai que trop fait, que j'en ai donné à beaucoup de jeunes gens, ainsi que de l'argent, sans que ni eux ni moi en aient jamais parlé *.

Voilà, monsieur, comment je serai obligé de réfuter les calomnies dont m'accablent tous les jours quelques auteurs, dont les uns me sont inconnus, et dont les autres me sonl redevables. Je pourrais leur demander pourquoi ilss'acliarnenl à entrer dans une querelle qui n'est pas la leur, et à me persécuter sur le bord de mon tombeau ; mais je ne leur demande rien. Continuez à défendre votre cause comme je défends la mienne. 11 y a des occasions où l'on doit dire avec Cicéron : Seipsum deserere turpissimumest.

11 faut, en mourant, laisser des marques d'amitié à ses amis, le repentir à ses ennemis, et sa réputation entre les mains du public. Adieu.

1 , Témoin : D'Arnauld, Desfontaincs, etc. Vollaire était prodigue de ver? et (l'argent pour une foule d'écrivains qui l'ont payé, comme toujours, en ingralilude. Voir plus loin, page 188, l'inventaire qu'il an fait.

DE VOLTAIRE ISo

A MADAME DENIS

A Mayence, le 9 de juillet 1753

Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré, et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du comte de Stadion me trouva fondant en larmes; je pleurais votre départ et votre séjour; l'atrocité de ce que vous avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi; votre patience et votre courage m'en donnaient; mais, après votre départ, je n'ai plus été soutenu.

Je crois que c'est un rêve; je crois que tout cela s'est passé du temps de Denys de Syracuse. Je me demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldats, conduite en prison sans aucune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de Freitag, un scélérat de la plus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la Brinvilliers, le bourreau ne fut jamais seul avec elle; il n'y a point d'exemple d'une indécence si barbare. Et quel était votre crime? d'avoir couru deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plombières un oncle mourant, que vous regardiez comme votre père.

Il est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse de îi'avoir pas encore réparé cette indignité commise en son nom par un homme qui se dit son ministre. Passe encore pour moi; il m'avait fait arrêter pour ravoir son livre imprimé de poésies, dont il m'avait gratifié, et auquel j'avais quelque droit; il me l'avait laissé comme le gage de ses bontés et comme la récompense de mes soins. Il a voulu reprendre ce bienfait; il n'avait qu'à dire un mot, ce n'était pas la peine de faire emprisonner un vieillard qui va prendre

les eaux. Il aurait pu se souvenir que, depuis plus de quinze ans, il m'avait prévenu par ses bontés séduisantes; qu'il m'avait, dans ma vieillesse, tiré de ma patrie; que j'avais travaillé avec lui deux ans de suite à perfectionner ses talents; que je l'ai bien servi, et ne lui ai manqué en rien; qu'enfin il est bien au-dessous de son rang et de sa gloire de prendre parti dans une querelle académique, et de finir, pour toute récompense, en me faisant demander ses poésies par des soldats.

J'espère qu'il connaîtra, tôt ou tard, qu'il a été trop loin; que mon ennemi l'a trompé, et que ni l'auteur ni le roi ne devaient pas jeter tant d'amertume sur la fin de ma vie. Il a pris conseil de sa colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. Mais que fera-t-il pour réparer l'outrage abominable qu'on vous a fait en son nom?Milordil/arcc/ia/ sera sans doute cbargé de vous faire oublier, s'il est possible, les horreurs où un Freitag vous a plongée.

On vient de m'envoyer ici des lettres pour vous; il y en a une de M°^^ de Fontaine qui n'est pas consolante. On prétend toujours que j'ai été Prusskn. Si on entend par là que j'ai répoiulu par de l'attachement et de l'enthousiasme aux avances singulières que le roi de Prusse m'a faites pendant quinze années de suite, on a grande raison; mais, si on entend que j'ai été son sujet, et que j'ai cessé un moment d'être Français, on se trompe. Le roi de Prusse ne l'a jamais prétendu, et ne me l'a jamais proposé. Il ne m'a donné la clef de chambellan que comme une marque de bonté, que lui-même appelle frivole dans les vers qu'il fit pour moi, en me donnant cette clef et cette croix que j'ai remises à ses pieds. Cela n'exigeait ni serments, ni fonctions, ni naturalisation. On n'est point sujet d'un roi pour porter son ordre.

1! y aurait bien de l'injustice à ne pas me regarder comme Français, pendant que j'ai toujours conservé ma maison à Paris, et que j'y ai payé la capitation. Peut-on prétendre sérieusement que l'auteur du Siècle de Louis XJV n'est pas Français? Oserait-on dire cela devant les statues de Louis XIV et de Henri IV? j'ajouterai même de Louis XV, parce que je

suis le seul académicien qui fis son Panégyrique quand il nous donna la paix, et lui-même a ce Panégyrique traduit en six langues.

Il se peut faire que Sa Majesté prussienne, trompée par mon ennemi et par un mouvement de colère, ait irrité le roi mon maître contre moi; mais tout cédera à sa justice et à sa grandeur d'âme. II sera le premier à demander au roi mon maître qu'on me laisse finir mes jours dans ma patrie; il se souviendra qu'il a été mon disciple, et que je n'emporte rien d'auprès de lui que l'honneur de l'avoir mis en état d'écrire mieux que moi. Il se contentera de cette supériorité, et ne voudra pas se servir de celle que lui donne sa place, pour accabler un étranger qui l'a enseigné quelquefois, qui l'a chéri et respecté toujours. Je ne saurais lui imputer les lettres qui courent contre moi sous son nom; il est trop grand et trop élevé pour outrager un particulier dans ses lettres; il sait trop comme un roi doit écrire, et il connaît le prix des bienséances; il est né surtout pour faire connaître celui de la bonté et de la clémence. C'était le caractère de notre bon roi Henri IV; il était prompt et colère, mais il revenait. L'humeur n'avait chez lui que des moments, et l'humanité l'inspira toute sa vie.

Voilà, ma chère enfant, ce qu'un oncle, ou plutôt ce qu'un père malade dicte pour sa fille. Je serai un peu console si vous arrivez en bonne santé. Mes compliments à votre frère el à votre sœur. Adieu; puissé-je mourir dans vos bras, ignoré des hommes et des rois!

A M. LE COxMTE D'ARGENTAL.

Auprès de Colmar, 3 octobre 1753.

Mon cher ange, si M™« la maréchale de Duras, qui a l'air

si résolue, avait fait comme M™^ de Montaigu, et comme la

j feue reine d'Angleterre, si elle avait donné braven^ent la petite

/érole à ses enfants, vous ne pleureriez j'^s aujourd'hui M^^ la

duchesse d'Aumont. Il y a trente ans e j'ai crié qu'on pou-

vail sauver la dixième partie de la nation. Ily a quelques gens qui, frappés de la mort des personnes considérables enlevées à la fleur de leur âge par la petite vérole, disent : « Mais vrai ment, il faudrait essayer l'inoculation ^ » Et puis, au bout de quinze jours, on ne pense plus ni à ceux qui sont morts, ni à ceux que ce fléau de la nature menace encore de la mort.

L'année passée l'évoque de Worcester prêcha dansLondes, devant le parlement, en faveur de l'inoculation, et prouva qu'elle sauvait la vie tous les ans à deux mille personnes dans cette capitale.

Je n'ose vous prier de présenter mes respects et ma sensibilité à M. le duc d'Aumont. Qui aurait dit que Fontenelle enterrerait M°^^ d'Aumont? mais cent ans et trente sont la même chose pour la faux de la mort. Tout est un point, et tout est un songe. Le songe de ma vie a été un cauchemar assez perpétuel ; il sera bien doux s'il peut fmir en vous voyant; ce sera ouvrir les yeux à une lumière bien agréable.

A MADA]\IE DENIS.

A Colmar, le 20 décembre 1753.

Je viens de mettre un peu en ordre, ma chère enfant, le fatras énorme de mes papiers que j'ai enfm reçus. Cette fatigue n'a pas peu coûté à un malade. Je vous assure que j'ai fait là une triste revue; ce ne sont pas des monuments de la bonté des hommes. On dit que les rois sont ingrats, mais il y a des gens de lettres qui le sont un peu davantage.

J'ai retrouvé la lettre originale de Desfontaines, par laqu'^lle il me remercie de l'avoir tiré de Bicêtre! Il m'appelle son, bienfaiteur, il me jure une éternelle reconnaissance, il avouf que sans moi il était perdu, que je suis le seul qui ait eu le] courage de le servir; mais, dans la même liasse, j'ai trouva

1, Dix ans plus tard, l'inoculation était encore proscrite en Fraucc p^ un arrêt du Parlemeat. Introduite en Russie en 1768 par Cntlicrine II, ell« fut enfin pratiquée sur les enfants du duc d'Orléans et sur Louis XVI encore dauphin; il fallut qae l'exemple vint de la cour.

les libelles qu'il fit contre moi, deux mois après, selon sa vocation. Dans le même paquet étaient les comptes de ce que j'ai dépensé pour d'Arnaud, homme que vous connaissez, que j'ai nourri et élevé pendant deux ans; mais aussi la lettre qu'il écrivit contre moi, dès qu'il eut fait à Potsdam une petite fortune, faitla clôture du compte.

11 faut avouer que Linant, La Mare et Lefebvre, à qui j'avais prodigué les mêmes services, ne m'ont donné aucun sujet de me plaindre. La raison en est, à ce que je crois, qu'ils sont morts tous trois avant que leur amour-propre et leurs talents fussent assez développes pour qu'ils devinssent mes ennemis. Avez-vous affaire à l'amour-propre et à l'intérêt, vous avez beau avoir rendu les plus grands services, vous avez réchauffé dans votre sein des vipères. C'est là mon premier malheur; et mon second a été d'être trop touché de l'injustice des hommes, trop fièrement philosophe pour respecter l'ingratitude sur le trône, et trop sensible à cette ingratitude; irrité de n'avoir recueilli de tous mes travaux que des amertumes et des persécutions ; ne voyant, d'un côté, que des fanatiques détestables, et, de l'autre, des gens de lettres indignes de l'être; n'aspirant plus enfin qu'à une retraite, seul parti convenable à un homme détrompé de tout.

Je ne peux m'empêcher de continuer ma revue des mémoires de la bassesse et de la méchanceté des gens de lettres, et de vous en rendre compte.

Voici une lettre d'un bel esprit nommé Bonneval, dont vous n'avez jamais sans doute entendu parler (ce n'est pas le comtebachade Bonneval). Il me parle pathétiquement des qualités de l'esprit et du cœur, et finit par me demander dix louis d'or. Vous noterez que cet honnête homme m'en avait ci-devant escroqué dix autres, avec lesquels il avait fait imprimer un libelle abominable contre moi ; et il disait, pour son excuse, que c'était M™*^ Paris de Montmartel qui l'avait engagé à cette bonne œuvi-e. Il fut chassé de la maison. C'est, au demeurant, un homme d'honneur, loué dans les journaux, et à qui Rousseau a, je crois, adressé une épître.

En voici d'un nommé Ravoisier, qui se disait garçon athée

de Boindin ; il m'appelle son protecteui-, son père ; mais^ en avancement d'hoirie, il finit par me voler vingt-cinq louis dans mon tiroir.

Un Demoulin, qui me dissipa trente mille francs de mon bien clair et net, m'en demanda très humblement pardon dans quatre ou cinq de ses lettres ; mais celui-là n'a point écrit contre moi; il n'était pas bel esprit.

Le bel esprit qui m'écrit ce billet connu, par lequel il m'offre de me céder, moyennant six cents livres, tous les exemplaires d'une belle satire où. il me déchirail pour gagner du pain, s'appelle La Jonchère. C'est l'auteur d'un système de finances ; et on l'a pris, en Hollande, pour La Jonchère le trésorier des guerres.

Je ne peux m'empôcher de rire en relisant les lettres de Mannory. Voilà un plaisant avocat. C'est assurément l'avocat Patelin ; il me demande un habit. « Je suis honnête en robe, dit-il, mais je manque d'habit : je n'ai mangé, hier et avanthier, que du pain. » H fallut donc le nourrir et le vêtii'. C'est le même qui, depuis, fit contre moi un factum ridicule, quand je voulus rendre au public le service de faire condamner les libelles de Roi et d'un nommé Travenol, son associé.

Voici des lettres d'un pauvre libraire qui me demande pardon ; il me remercie de mes bienfaits ; il m'avoue que l'abbé Desfontaines fit sous son nom un libelle contre moi. Celuilà est repentant, c'est du moins quelque chose ; il n'avait pas ' lu, apparemment, le livre de La Métrie contre les remords.

Je trouve deux lettres d'un nommé Bellemare, qui s'est, depuis, réfugié en Hollande sous le nom de Bénar, et qui a fait contre la France un journal historique, dans la dernière guerre. Il me remercie de l'argent que je lui prête, c'est-à-dire que je lui donne ; mais il ne m'a payé que par quelques petits coups de dent dans son journal. On dit que, depuis peu, on l'a fait arrêter ; c'est dommage que le public soit privé de ses belles productions!

Cet inventahe est d'une grosseur énorme. La canaille de la littérature est noblement composée! 1

Malgré les funestes conditions auxquelles j'ai reçu la vie, je

croirai pourtant, si je finis avec vous ma carrière, qu'il y a plus de bien encore que de mal sur terre ; sinon je serai de l'avis de ceux qui pensent qu'un génie malfaisant a fagoté ce bas monde.

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND»

Colmar, le 23 avril 1754.

Je me sens très coupable, madame, de n'avoir point répondu à votre dernière lettre. Ma mauvaise santé n'est point une excuse auprès de moi ; et, quoique je ne puisse guère écrire de ma main, je pouvais du moins dicter des choses fort tristes, qui ne déplaisent pas aux personnes comme vous, qui connaissent toutes les misères de cette vie, et qui sont détrompées de toutes les illusions.

Il me semble que je vous avais conseillé de vivre, uniquement pour faire enrager ceux qui vous paient des rentes viagères. Pour moi, c'est presque le seul plaisir qui me reste. Je me figure, dès que je sens les approches d'une indigestion, que deux ou trois princes hériteront de moi ; alors je prends courage par malice pure, et je conspire contre eux avec de la rhubarbe et de la sobriété.

Cependant, madame, malgré l'envie extrême de leur jouer le tour de vivre, j'ai été très malade.

Je voudrais pouvoir vous envoyer quelques bagatelles pour

1. Marie de Vichy-ChamroD, marquise du Deffand, née en 1697, morte •n 1780, femme célèbre par son salon, où se rencontrèrent les personnages les plus illustres du xviii* siècle, et surtout par sa correspondance avec Walpole et Voltaire. Devenue aveugle à 56 ans (et elle vécut 81 ans), elle conserva jusqu'à sa mort son esprit incomparable, m Elle est un de nos « classiques par la langue et par la pensée, et un des plus excellents. Elle se « rattache par ses origines a l'époque de Louis XIV. Elle a traversé pres- « que tout le xviii' siècle, dont encore enfant elle avait devancé d'elle- « même les opinions hardies, et, à aucun moment, elle ne s'est laissé gam gner par ses engouements de doctrine, par son jargon métaphysique ou sen- « timontal. Elle est, avec Voltaire, dans la prose, le classique le plus pur de « cette époque, sans en excepter aucun des grands écrivains... Les mois les « plus vifs et les plus justes qu'on ait retenus sur les hommes de son ttmps M c'est elle qui les a dits. » (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. l.)

vous amuser ; mais les ouvrages auxquels je travaille ne sont point du tout amusants.

J'étais devenu Anglais à Londres ; je suis Allemand en Allemagne. Ma peau de caméléon prendrait des couleurs plus vives auprès de vous ; votre imagination rallumerait la langueur de mon esprit.

J'ai lu les Mémoires de milord Bolingbroke. Il me semble qu'il parlait mieux qu'il n'écrivait. Je vous avoue que je trouve autant d'obscurité dans son style que dans sa conduite. Il fait un portrait affreux du comte d'Oxford, sans alléguer contre lui la moindre preuve. C'est ce même Oxford que Pope appelle une âme sereine, au-dessus de la bonne et de la mauvaise fortune, de la rage des partis, de la fureur du pouvoir et de la crainte de la mort.

Bolingbroke aurait bien dû employer son loisir à faire de bons mémoires sur la guerre de la Succession, sur la paix d'Utrecbt, sur le caractère de la reine Anne, sur le duc et la ducbesse de Malborough, sur Louis XIV, sur le duc d'Orléans, sur les ministres de France et d'Angleterre. Il aurait môle adroitement son apologie à tous ces grands objets, et il l'eût immortalisée, au lieu qu'elle est anéantie dans le petit livre tronqué et confus qu'il nous a laissé.

Je ne conçois pas comment un homme qui semblait avoir des vues si grandes a pu faire des choses si petites. Son traducteur a grand tort de dire que je veux proscrire l'étude des faits. Je reproche à M. de Bolingbroke de nous en avoir trop peu donné, et d'avoir encore étranglé le peu d'événements dont il parle. Cependant je crois que ses Mémoires vous auront fait quelque plaisir, et que vous vous êtes souvent trouvée, en le lisant, en pays de connaissance.

Adieu, madame; soutirons nos misères humaines patiem ment. Le courage est bon à quelque chose ; il flatte i'amourpropre, il diminue les maux, mais il ne rend pas la vue. Je vous plains toujours beaucoup; je m'attendris sur votre sort. Soyez bien persuadée de mon tendre respect.

A LA MÊME

A Colmar, le 19 mai 1754-

Savez-voiisle latin, madame? Non; voilà pourquoi vous me demandez si j'aime mieux Pope que Virgile. Ah! madame, toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison de celles qu'ont parlées nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons de village. Comment voulez-vous d'ailleurs que je compare des épîtres à un poème épique, aux amours de Bidon, à l'embrasement de Troie, à la descente d'Énée aux enfers?

Je crois V Essai sur Vhomme, de Pope, le premier des poèmes didactiques, des poèmes philosophiques; mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le connaissez par les traductions; mais les poêles ne se traduisent point. Peut-on traduire de la musique? Je vous plains, madame, avec le goût et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. Je vous plaindrais bien davantage si vous lisiez des Annales, quelque courtes qu'elles soient. L'Allemagne en miniature n'est pas faite pour plaire à une imagination française telle que la vôtre.

Si vous avez encore M. de Forment, je vous prie, madame, de le faire souvenir de moi; et, s'il est parti, je vous prie de ne me point oublier en lui écrivant. Je vais aux eaux de Plombières, non que j'espère y trouver la santé, à laquelle je renonce, mais parce que mes amis y vont. J'ai resté six mois entiers à Colmar, sans sortir de ma chambre, et je crois que j'en ferai autant à Paris, si vous n'y êtes pas.

Je me suis aperçu, à la longue, que tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait ne vaut pas la peine de sortir de chez soi. La maladie ne laisse pas d'avoir de grands avantages; elle délivre de la société. Pour vous, madame, ce n'est pas de même; la société vous est nécessaire comme un violon à Guignon* parce qu'il est le roi du violon.

1 . Il y avait à la cour un rot des violons, office tenu alors par GuignoQ.

194 LETTRES CHOTSIES

Je vous écris rarement, madame, quoique, après le plaisir Je lire vos lettres, celui d'y répondre soit le plus grand pour moi; mais je suis enfoncé dans des travaux pénibles qui partagent mon temps avec la colique. Je n'ai point de temps à moi, car je souffre et je travaille sans cesse. Cela fait une vie pleine, pas tout à fait heureuse; mais où est le bonheur? Je n'en sais rien, madame : c'est un beau problème à résoudre.

k M. THIERIOT.

Aux Délices, le ?4 mars 1755

Je ne vous ai point écrit, mon ancien ami, depuis longtemps; je me suis fait maçon, charpentier, jardinier; toute ma maison est renversée; et, malgré tous mes efforts, je n'aurai pas de quoi loger tous mes amis comme je voudrais. Rien ne sera prêt pour le mois de mai; il faudra absolument que nous passions deux mois à Prangins, avec M'"* de Fontaine*, avant ^u'on puisse habiter mes Délices^. Ces Délices sont à présent mon tourment. Nous sommes occupés, M™^ Denis et moi, à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes ; nous plantons des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes; nous manquons de tout; il faut fonder Carthage. Mon territoire

1. Sœur de M"» Denis, et seconde nièce de Voltaire; devenue veuve, elle épousa en secondes noces le marquis de Florian, oncle du fabuliste.

2. Après un séjour de deux ans en Alsace, peu sûr de l'accueil qu'il trouverait à Paris, Voltaire se rendait à Aix en Savoie, pour y prendre les eaux. Il passa par Genève pour y consulter le célèbre médecin Tronchin. La beauté du pays, l'avantage d'être hors de la France, dans une ville où l'on ne parlait que français; la liberté de penser, celle d'imprimer, tout le déterminait à y cboisir sa retraite. Il s'empressa de s'y établir, il acheta une propriété nommée sur Saint-Jean qu'il baptisa du nom de Délices : « La maison est jolie u cl commode, a-t-il dit dans une page qui rappelle une description de Pline « le Jeune, l'aspect en est charmant ; il étonne et ne lasse point. C'est d'un <• côté le lac de Genève; c'est la ville de l'autre; le Rhône en sort à gros « bouillons, et forme un canal au bas de mon jardin; la rivière d'Arvequi des- « cend de la Savoie, se précipite dans le Rhône; plus loin on voit encore « une autre rivière. Cent maisons de campagne, cent jardins riants ornent les « bords du lac et des rivières ; dans le lointain s'élèvent les Alpes, et à Ir*- « vers leurf précipices on découvre vingt lieues de montagnes »

n'est ^uère plus grand que celui de ce cuir de bœuf qu'on donna à la fugitive Didon. Mais je ne l'agrandirai pas de même. Ma maison est dans le temtoire de Genève, et mon pré dans celui de France. 11 est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une maison qui est tout-à-fait en Suisse; elle est aussi uï peu bâtie à la suisse. Je l'arrange en même temps que me« Délices; ce sera' mon palais d'hiver, et la cabane où je suis à présent sera mon palais d'été.

Prangins est un véritable palais ; mais l'architecte de Prangins a oublié d'y faire un jardin, et l'architecte des Délices a oublié d'y faire une maison. Ce n'est point un Anglais qui a habité mes Délices, c'est le prince de Saxe-Gotha. Vous me demanderez comment ce prince a pu s'accommoder de ce bouge; c'est que ce prince était alors un écolier, et que, d'ailleurs, les princes n'ont guère à donner des chambres d'amis.

Je n ai trouvé ici que de petits salons, des galeries, et des greniers; pas une garde-robe. Il est aussi difficile de faire quelque chose de cette maison que des livres et des pièces de théâtre qu'on nous donne aujourd'hui.

J'espère cependant que, à force de soins, je me ferai un tombeau assez joli. Je voudrais vous engraisser dans ce tombeau, et que vous y fussiez mon vampire.

Je conçois que la rage de bâtir ruine les princes aussi bien que les particuliers. Il est triste que le duc de Deux-Ponts ôte à son agent littéraire ce qu'il donne à ses maçons. Je vous conseillerais, pour vous remplumer, de passer un an sur notre lac; vous y seriez alimenté, désaltéré, rasé, porté de Prangins aux Délices, des Délices à Genève, à Morges, qui ressemble à la situation de Constantinople, àMonrion*,qui est ma maison près de Lausanne ; vous y trouveriez partout bon vin et bon ▼isago d'hôte; si je meurs dans l'année, vous ferez mon épitaphe. Je tiens toujours qu'il faudi-ait que M. de Prangins vous amenât avec M™° de Fontaine, à la fin de mai. Je viendrais vous joindre à Prangins* dès que vous y seriez, et je me

1. Antre propriété que Voltaire, qui avait alors la passion dM maisons de oampngno, acheta bientôt ot revendit tout aussi vite.

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