‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 125 sur 272 · Frédéric II · texte numérisé non relu

Frédéric II

3. Poète et littérateur, né à Nancy, ami flatté et plus lard renié par Vol taire; il est connu surtout par le commentaire du tliéàtre de Corneille qu'il fit, remarque par remarque, en réponse à celui de Voltaire, et où il s'es* ts rentré parfois plus juste appréciateur de Coroeilld

quelque chose qui vous amuse, c'est au moins une consolation pour moi. Mais, croyez-moi, tout cela est bien vain, bien inutile pour le bonheur. Ma santé n'est pas trop bonne : vous vous en apercevrez à la tristesse de mes réflexions. Cependant je m'occupe avec M™° Denis à embellir mes retraites auprès de Genève et de Lausanne. Si jamais vous faites un nouveau voyage vers le Rhône, vous savez que sa source est sous mes fenêtres. Je serais charmé de vous voir encore et do philosopher avec vous. Conservez votre souvenir au Suisse V.

A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE

Octobre 175*?.

Sire, votre Epître d'Erfurt est pleine de morceaux admirables et touchants. Il y aura toujours de très belles choses dans ce que vous ferez et dans ce que vous écrirez. Souffrez que je vous dise, ce que j'ai écrit à Son Altesse Royale votre digne sœur, que cette Épître fera verser des larmes si vous n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande âme et d'un grand génie; il s'agit de vous et de l'intérêt de toute la saine partie du genre humain, que Ift philosophie attache à votre gloire et à votre conservation.

Vous voulez mourir*; je ne vous parle pas ici de l'horreur

1. Frédéric avait vu, eu 1756, la Fraoce, son alliée jusqu'alors contre la maison d'Autriche, se rapprocher de la cour de Vieano. Un billet de Marie- Thérèse à sa « cousine » la marquise de Fompadour avait opéré ce revirement de politique, contraire aux traditions établies par François I". Il s% Irouvait tout à coup menacé par quatre peuples à la fois : La France, l'Autriche, la Saxe et la Russie. Il prit les devants. D'abord vainqueur à Prague, il fut battu à KoUin ; en même temps les Anglais, ses alliés, posaient les armes et le laissaient seul. Dans celte extrémité, il écrivait au marquis d'.\rgens et à Voltaire une épitre en vers où il semblait vouloir se tuer à la façon des CatOQ et des Brutus, et qui se terminait ainsi :

« Pour moi, menacé du naufrage, « Je dois, en affrontant l'orage, « Penser, vivre et mourir en roi. »

La vérité est qu'il était décidé non « à mourir », mais à vaincre, et il vainquit à Rosbacb et à Leuthen, et eut bientôt rétabli ses affaire».

douloureuse que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi, on ne vous le dit pas; comme philosophe et comme grand homme, vous ne voyez que les exemples des grands hommes de l'antiquité. Vous aimez la gloire, vous la mettez aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée, depuis la chute de l'empire romain. Mais, hélas! Sire, en aimant tant la gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera perdre? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes qui mettra lâchement son devoir à flétrir une action généreuse.

J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté. Il faut se rendre justice; vous savez dans combien de cours on s'opiniûlre à regarder votre rentrée en Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces cours? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion; que vous n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la loi. On vous accusera d'un désespoir prématuré, quand on saura que vous avez pris cette résolution funeste dans Erfurt, quand vous étiez encore maître de la Silésic et de la Saxe. On commentera votre Bpîlre d'Erfurt, on en fera une critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je représente à votre Majesté est la vérité même. Celui que j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son cœur.

Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti de l'amour-propre du désespoir. Écoulez contre ces sentiments votre raison supérieure; elle vous dit que vous n'êtes point humilié et que vous ne pouveZ; l'être; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il vouai

restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux : biens, dignités, amis. Un homme qui n'est que roi peut se croire très infortuné quand il perd des États; mais un philosophe peut se passeï d'Etats. Encore, sans que je me mêle en aucune façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles- Quint, la reine Christine, le roi Casimir et tant d'autres, vous soutiendriez ce personnage mieux qu'eux tous, et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfm tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d'être philosophe, si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant souverain, vous ne saviez par supporter l'adversité?

Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante et cinquième année, je suis né infirme; je n'ai qu'un moment à vivre; j'ai été bien malheureux, vous le savez; mais je mourrais heureux, si je vous laissais sur la terre mettant on pratique ce que vous avez si souvent écrit.

à M. DARGET.

A Lausanne , 8 janvier 17.58.

Vous me demandez, mon cher et ancien compagnon de Potsdam, comment Cinéas* s'est raccommodé avec Pyrrhus*. C'est, premièrement, que Pyrrhus fit un opéra de ma tragédie de Mérope^ et me l'envoya; c'est qu'ensuite il eut la bonté de m'offrir sa clef qui n'est pas celle du paradis, et toutes ses faveurs qui ne conviennent plus à mon âge; c'est qu'une de ses sœurs, qui m'a toujours conservé ses

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