‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 126 sur 272 · Frédéric II · texte numérisé non relu

Frédéric II

210 ETIRES CHOISIES

bontés*, a été le lieu de ce petit cominerce qui se renouvelle quelquefois entre le héros-poète-philosophe-guerrier-malinsingulier-brillant-fier-modeste, etc., et le Suisse Cinéas retiré du monde. Vous devriez bien venir faire quelque tour dans nos retraites, soit de Lausanne, soit des Délices; nos conversations pourraient être amusantes. 11 n'y a point de plus bel aspect dans le monde que celui de ma maison de Lausanne. Figurez-vous quinze croisées de face en cintre, un canal de douze grandes lieues de long que l'œil enfile d'un côte, et un autre de quatre ou cinq lieues, une terrasse qui domine sur cent jardins, ce même lac qui présente un vaste miroir au bout de ces jardins, les campagnes de la Savoie au delà du lac, couronnées des Alpes qui s'élèvent jusqu'au ciel en amphithéâtre; enfin, une maison où je ne suis incommodé que des mouches au milieu des plus rigoureux hivers.

]\lme Denis l'a ornée avec le goût d'une Parisienne. Nous y faisons beaucoup meilleure chère que Pyrrhus; mais il faudrait un estomac : c'est un point sans lequel il est difficile aux Pyrrhus et aux Cinéas d'être heureux. Nous répétâmes hier une tragédie; si vous voulez un rôle, vous n'avez qu'à venir. C'est ainsi que nous oublions les querelles des rois, et celles des gens de lettres, les unes affreuses, les autres ridicules.

On nous a donné la nouvelle prématurée d'une bataille entre M. le maréchal de Richelieu et M. le prince de Brunswick. Il est vrai que j'ai gagné aux échecs une cinquantaine de pistoles à ce prince; mais on peut perdre aux échecs et gagner à un jeu où l'on a pour seconds trente mille baïonneltes. Je conviens avec vous que le roi de Prusse a la vue basse et la têt 3 vive; mais il a le premier des talents au jeu qu'il joue, la célérité. Le fonds de son armée a été discipliné pendant plus de quarante ans. Songez comment doivent combattre des machines régulières , vigoureuses, aguerries, qui voient leur roi tous les jours, qui sont connues

1 La margraTS de Barenth.

de lui, et qu'il exhorte, chapeau bas, à faire leur devoir. Souvenez-vous comme ces drôles-là font le pas de côté et le pas redoublé; comme ils escamotent les cartouches eu chargeant, comme ils tirent six à sept coups par minute. Enfin, leur maître croyait tout perdu, il y a trois mois; il voulait mourir \ il me faisait ses adieux en vers et en prose; et le voilà qui, par sa célérité et par la discipline de ses soldats, gagne deux grandes batailles 2, en un mois, court aux Français, vole aux Autrichiens, reprend Breslau, a plus de quarante mille prisonniers, et fait des épigrammes. Nous verrons comment finira celte sanglante tragédie, si vive et s' compliquée. Heureux qui regarde d'un œil tranquille loua ces grands événements du meilleur des mondes possibles! Je vous embrasse bien tendrement, et j'ai une terrible envie de TOUS voir. Le Suisse V.

A M. L'ADBE AUBERT^,

A PARIS

Aqx Délices, 22 mars 1758 Je n'ai reçu, monsieur, que depuis très peu de jours, dans ma campagne où je suis de relour, la lettre pleine d'esprit et de grâce dont vous m'avez honoré, accompagnée de votre livre qui me rend encore votre lettre plus précieuse. Je ne sais quel contre-temps a pu retarder un présent si flatteur pour moi. J'ai lu vos fables avec tout le plaisir qu'on doit

1. Voir, plus haut, .a »cUre à Frédéric, la veille de Rosbach.

2. Les batailles de Rosbach et de Lculhen , novembre-décembre 1757.

3. Jean- Louis Auberl, fabuliste, critique, censeur royal, né en 1731, mort en 1814. Quelques-unes de ses fables ont survécu. Les enfants apprennent toujours celles que cite Voltaire; les hommes faits relisent encore lei vers qui terminent la fable intitulée : Le livre de la iîajsoîi.

« .. Ce livre ouvert aux ycu.\ de tous les âges,

• Les devait tous conduire à la vertu;

• Mais d'aucun d'eux il ne fut entendu,

• Bien qu'il contint les leçons les plus sages t « L'enfance y vit des mots, et rien de plus;

« La jeunesse , beaucoup d'abus, « L'âge suivant, des regrets superflus, > Et la vieillesse en déchira les pages. •

sentir, qumd on voit la raison ornée des charmes de l'esprit. Il y en a quelques-unes qui respirent la philosophie la plus digne de l'homme. Celles du Merle, du Patriarche, des Fourmis, sont de ce nombre. De telles fables sont du sublime écrit avec naïveté. Vous avez le mérite du style, celui de l'invention, dans un genre où tout paraissait avoir été dit. Je vous remercie et je vous félicite. Je donnerais ici plus d'étendue à tous les sentiments que vous m'inspirez, si le mauvais état de ma santé me permettait les longues lettres; je peux à peine dicter; mais je ne suis pas moins sensible à votre mérite et à votre présent.

J'ai l'honneur d'être, avec toute l'estime que je vous dois, etc.

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