Mlle Corneille
Brun de nons avoir procuré le trésor que nous possédons. Le cœur paraît excellent, et nous avons tout sujet d'espérer que, si nous n'en faisons pas une savante, elle deviendra une personne très aimable, qui aura toutes les vertus, les grâces et le naturel qui font le charme de la société.
Ce qui me plaît surtout en elle, c'est son attachement pour son père, sa reconnaissance pour M. Titon, pour M. Le Brun, et pour toutes les personnes dont elle doit se souvenir. Elle a été un peu malade. Vous pouvez juger si Mme Denis en a pris soin; elle est très bien servie; on lui a assigné une femme de chambre qui est enchantée d'être auprès d'elle; elle est aimée de tous les domestiques ; chacun se dispute l'honneur de faire ses petites volontés, et assurément ses volontés ne sont pas difficiles. Nous avons cessé nos lectures depuis qu'un rhume violent l'a réduite au régime et à la cessation de tou* travail. Elle commence à être mieux. Nous allons reprendre nos leçons d'orthographe. Le premier soin doit être do lui faire parler sa langue avec simplicité et avec noblesse. Nous la faisons écrire tous les jours : elle m'envoie un petit billet, et je le corrige : elle me rend compte de ses lectures ; il n'est pas encore temps de lui donner des maîtres; elle n'en a point d'autres que ma nièce et moi. Nous ne lui laissons passer ni mauvais termes ni prononciations vicieuses; l'usage amène tout. Nous n'oublions pas les petits ouvrages de la main. Il y a des heures pour la lecture, des heures pour les tapisseries de petit point. Je vous rends un compte exact de tout. Je ne dois point omettre que je la conduis moi-même à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple, et nous le donnons. Je crois que M. Titon et M. Le Brun ne dédaigneront point ces petits détails, et qu'ils verront avec plaisir que leurs soins n'ont pas été infructueux. Je souhaite à M. Titon ce qu'on lui a sans doute tant souhaité, les années du mari de l'Aurore'. Dites, je vous prie, à M. Le Brun que personne ne lui est plus obligé que moi. On dit que son Ode a encore un nouveau mérite
1. Tithon, mari de l'Aurore, qui obtint le don de l'immorlalité, dit la mythologie.
f^8 LETTRES CHOISIES
auprès du public par les impertinences de ce malheureux Fréron *.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
A M. DEODATI DE TOVAZZI.
Au château de Ferney, en Bourgogne, 24 janvier 1761.
Je suis très sensible, monsieur, à l'honneur que vous me faites de m'envoyer votre livre de V Excellence de la langue italienne. Permettez-moi cependant quelques réflexions en faveur de la langue française, que vous paraissez dépriser un peu trop.
Je crois, monsieur, qu'il n'y a aucune langue parfaite. Il en est des langues comme de bien d'autres choses, dans lesquelles les savants ont reçu la loi des ignorants. C'est le peuple ignorant qui a formé les langages; les ouvriers ont nommé tous leurs instruments. Les peuplades, k peine rassemblées, ont donné des noms à tous leurs besoins; et, après un très grand nombre de siècles, les hommes de génie se sont servis, comme ils ont pu, des termes établis au hasard par le peuple.
Il me paraît qu'il n'y a dans le monde que deux langues véritablement harmonieuses, la grecque et la latine. Ce sont en effet, les seules dont les vers aient une vraie mesure, un rhythme certain, un vrai mélange de dactyles et de spondées, une valeur réelle dans les syllabes. Les ignorants qui formèrent ces deux langues avaient sans doute la tête plus sonnante, Toreille plus juste, les sens plus délicats que les autres nations.
Vous avez, comme vous le dites, monsieur, des syllabes longues et brèves dans votre langue italienne; nous en avons aussi : mais ni vous, ni nous, ni aucun peuple, n'avons de véritables dactyles et de véritables spondées. Nos vers sont caractérisés par le nombre et non par la valeur des syllabes.
1. Fréron, à propos de l'ode où Le Brun recommandait à Voltaire la petite niôoo de Corneille, avait dit : « Il m'est passe bien des odes par les mains ; je D'en ai point encore lu d'aussi mauvaises que celles de Le Brun. »
La bella lingua toscana è la figlia primogenita del latino. Mais jouissez de votre droit d'aînesse, et laissez à vos cadettes partager quelque chose de la succession.
J'ai toujours respecté les Italiens comme nos maîtres; mais vous avouerez que vous avez fait de fort bons disciples. Presque toutes les langues de l'Europe ont des beaut>^s et des défauts qui se compensent. Vous n'avez point les mélodieuses et nobles terminaisons des mots espagnols, qu'un heureux concours de voyelles et de consonnes rend si sonores : Los rios, los hombres, las historias, las costumbres. Il vous manque aussi les diphlhongues, qui, dans notre langue, font un effet si harmonieux : Les rois, les empereurs, les exploits, les Jdstoires. Vous nous reprochez nos e muets comme un son triste cl sourd qui expire dans notre bouche; mais c'est précisément dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers. Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoire: toutes ces désinences heureuses laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches.
Avouez, monsieur, que la prodigieuse variété de toutes ces désinences peut avoir quelque avantage sur les cinq terminaisons de tous les mots de votre langue. Encore, de ces cinq terminaisons faut-il retrancher la dernière, car vous n'avez que sept ou huit mots qui se terminent en u; restent donc quatre sons, a, e, i, o, qui unissent tous les mots italiens.
Pensez-vous, de bonne foi, que l'oreille d'un étranger soit bien flattée, quand il lit, pour la première fois,
« .... e'I Capitano '( Che '1 gran scpolcro libère di Cristo; »
et
« Molto egli opro col senno. a con la mano *? »
Croyez-vous que tous ces o soient bien agréables à une oreille qui n'y est pas accoutumée? Comparez à cette triste unifor-