‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 154 sur 272 · A M. L'ABBÉ TRUBLET · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ TRUBLET

Aa château de Ferney, ce 27 avril 1761 .

Votre lettre et votre procédé généreux, monsieur, sont des preuves que vous n'êtes pas mon ennemi, et votre livre vous faisait soupçonner de l'être. J'aime bien mieux encore votre lettre que votre livre : vous aviez imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je me mettais à rire. 11 résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant; mais enfin, en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bcns chrétiens et en bons académiciens.

1. L'abbé Trublet, que Voltaire n'avait cessé de cribler de railleries, venait d'être nommé de l'Acarlémie française, et il lui avait envoyé son discours do réception. On se rappelle, entre autres, le passage du Pauvre Diable qui la concerne :

« L'abbé Trublet avait alors la rage....

« D'être à Paris un pclit personnage.

« Au peu d'esprit que le bonhomme avait

« L■c^^pl•il d'aulrui pnr complément servait...;

« Il compilait, compilait, compilait.... » etc.

Je suis fort content, monsieur, de votre harangue, et très reconnaissant de la bonté que vous avez de me l'envoyer; à l'égard de votre lettre,

« Nardi parvus onyx eliciet cadum i . »

Piudon de vous citer Horace, que vos héros, MM. de Fontenelle et de La Motte, ne citaient guère. Je suis obligé, en conscience, de vous dire que je ne suis pas né plus malin que vous, et que dans le fond. Je suis bonliomme. Il est vrai qu'ayant fait réflexion, depuis quelques années, qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on m'a dit que cela est bon pour la santé. D'ailleurs je ne me suis pas cru assez important, assez considérable, pour dédaigner toujours certains illustres ennemis qui m'ont attaqué personnellement pendant une quarantaine d'années, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m'accabler, comme si je leur avais disputé un cvêché ou une place de fermier général. C'est donc par pure modestie que je leur ai donné enfin sur les doigts. Je me suis cru précisément à leur niveau; et in arenam cum œquaUbiis descendi, comme dit Cicéron.

Croyez, monsieur, que je fais une grande différence entre vous et eux ; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j'avais l'honneur d'être ; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. Je n'ai presque vu que de la petite charlatanerie : je sens parfaitement la valeur de ce néant; mais comme je sens également le néant de tout le reste, j'imite le Véjanhis d'Horace :

« .... Vejaiiius armis <i Herculis ad poslcm fixis, latet abdilus agro 2. »

C'est de cette retraite que je vous dis très sincèrement que

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