Acte II, se. m
montrerais vingt exemples si je ne craignais d'être long ^ xMassillon et Cheminais savaient Racine par cœur, et déguisaient les vers de ce divin poète dans leur prose pieuse. C'est ainsi que plusieurs prédicateurs venaient apprendre chez Baron l'art de la déclamation, et rectifiaient ensuite le geste du comédien par le geste de l'orateur sacré. Rien ne prouve mieux que tous les arts sont frères, quoique les artistes soient bien loin de l'êtreT
Dans l'étude que j'ai faite de l'histoire, j'en ai toujours tiré ce fruit, que le temps oti nous vivons est de tous les temps le plus éclairé, malgré nos très mauvais livres, et malgré la foule de tant d'insipides journaux; comme il est le plus heureux, malgré nos calamités passagères. Car quel est l'homme de lettres qui ne sache que le bon goût n'a été le partage de la France qu'à commencer au temps de Cinjia et des Provinciales. Et quel est l'homme un peu versé dans notre histoire qui puisse assigner un temps plus heureux, depuis Clovis, que le temps qui s'est écoulé depuis que Louis XIV commença à régner par lui-même jusqu'au moment où j'ai l'honneur de vous parler? Je défie l'homme de la plus mauvaise humeur de me dire quel siècle il voudrait préférer au nôtre.
Il faut être juste : il faut convenir, par exemple, qu'un géomètre de vingt-quatre ans en sait beaucoup plus que Descartes, qu'un vicaire de paroisse prêche plus raisonnablement que le grand aumônier de Louis XII. La nation est plus instruite, le style en général est meilleur; par conséquent les esprits sont mieux faits aujourd'hui qu'ils ne l'étaient autrefois.
1 . Il faut relire, à ce sujet, un autre passage de Massillon où éclate d'une manière non moins remarquable l'art avec lequel il analyse les passions que Racine sait si bien faire agir et parler. Il se trouve également dans le Petit Carême (Sermon sur les Tentations des grands, i'* patlie.) Massillon y montre comment l'adulation corrompt peu à peu les vertus et forliûe les vices : c'est lo commentaire psychologique le plus complet de la scène admirable do liritnnnicus où Narcisse réveille sucoossivemcnt tous les mauvais instincts de son maître, et fait tomber un à un tous les scrupules qui l'arrèteut devant le meurtre de Britannicus.
Vous me direz que nous sommes à présent dans la décadence du siècle, et qu'il y a beaucoup moins de génies et de talents que dans les beaux jours de Louis XIV : oui, le génie baisse et baissera nécessairement; mais les lumières sont multipliées : mille peintres du temps de Salvator Rosa ne valaient pas Raphaël et Michel-Ange; mais ces mille peintres médiocres que Raphaël et Michel-Ange avaient formés composaient une école infiniment supérieure à celle que ces deux grands hommes trouvèrent établie dans leur temps. Nous n'avons à présent, sur la fin de notre beau siècle, ni de Massillon, ni de Bourdaloue, ni de Bossuet, ni de Fénelon ; mais le plus ennuyeux de nos prédicateurs d'aujourd'hui est un Démosthène en comparaison de tous ceux qui ont prêché depuis saint Rémi jusqu'au frère Garasse.
Il y a plus de distance de la moindre de nos tragédies aux pièces de Jodelle*, que de VAthaiie de Racine aux Machabées de La Motte et au Moïse de l'abbé Nadal. En un mot, dans tous les arts de l'esprit, nos artistes valent bien moins qu'au commencement du grand siècle et dans ses beaux jours; mais la nation vaut mieux. Nous sommes inondés, à la vérité, de pitoyables brochures, et les miennes se mêlent à la foule : c'est une multitude prodigieuse de moucherons et de chenilles qui prouvent l'abondance des fruits et des fleurs. Vous ne voyez pas de ces insectes dans une terre stérile ; et remarquez que, dans cette foule immense de ces petits écrits, tous effacés les uns par les autres, et tous précipités, au bout de quelques jours, dans un oubli éternel, ''. y a quelquefois plus de goût et de finesse que vous n'en trouveriez dans tous les livres écrits avant les Lettres provinciales.
Voilà l'état de nos richesses de l'esprit comparées à une indigence de plus de douze cents années.
Si vous examinez à présent nos mœurs, nos lois, notre gouvernement, notre société, vous trouverez que mon compte est juste. Je date depuis le moment oh Louis XIV prit en
1. Etienne Jodelle, sieur du Lymodin, né à Paris, mort en 1573, auteur d« tragédies imitées des Grecs, avec prologues et chœurs, entre autres de Ci^opâtre captive et de Didon se sacrifiant.
main les rênes; et je demande au plus acLarné frondeur, au plus triste panég-yriste des temps passés, s'il osera comparer les temps où nous vivons à celai oii l'arclievêque de Paris* portait au parlement un poignard dans sa poche. Aimera-t-il mieux le siècle précédent, où l'on tuait le premier ministre' à coups de pistolet dans la cour du Louvre, et où l'on condamnait sa femme à être brûlée comme sorcière? Dix ou douze années du grand Henri IV paraissent heureuses, après quarante ans d'abominations et d'horreurs qui font dresser les cheveux; mais, pendant ce peu d'années que le meilleur des princes employait à guérir nos blessures, elles saignaient encore de tous côtes : le poison de la Ligue infectait encore les esprits; les familles étaient divisées; les mœurs étaient dures; le fanatisme était partout, hormis à la cour. Le commerce commençait à naître; mais on n'en goûtait pas encore les avantages; la société était sans agrément; les villes, sans police; toutes les consolations de la vie manquaient on général aux hommes. Et, pour comble de malheur, Henri IV était haL Ce grand homme disait au duc de Sulli : « Ils ne me connaissent pas; ils me regretteront. >>
Remontez à travers cent mille assassinats commis au nom de Dieu sur les débris de nos villes en cendres jusqu'au temps de François P*" : vous voyez l'Italie teinte de notre sang, un roi prisonnier dans Madrid, les ennemis au milieu de nos provinces:
Le nom de Père du peuple est resté à Louis XII; mais ce père eut des enfants bien malheureux, et le fut lui-même : chassé de l'Italie, dupé par le pape, vaincu par Henri VIII, obligé de donner de l'argent à son vainqueur pour épouser sa sœur, il fut bon roi d'un peuple grossier, pauvre et privé d'arts et de manufactures. Sa capitale n'était qu'un amas de maisons de bois, de paille et de plâtre, presque toutes couvertes de chaume. Il vaut mieux, sans doute, vivre sous un bon roi d'un peuple éclairé, et opulent, quoique malin et raisonneur.
1 . Le cardinal de Retz, alors coadjuteur. S. Le maréchal d'Ancre.
Plas vous Vous enfoncez dans les siècles précédents, plus vous trouvez tout sauvage ; et c'est ce qui rend notre histoire de France si dégoûtante qu'on a été obligé d'en faire des Abrégés chronologiques k colonnes, où tout le nécessaire se trouve, et où l'inutile seul est omis, pour sauver l'ennui d'une lecture insupportable à ceux de nos compatriotes qui veulent savoir en quelle année la Sorbonne fut fondée, et aux curieux qui doutent si la statue équestre qui est dans la cathédrale gothique de Paris est de Philippe de Valois ou de Philippe le Bel.
iNe dissimulons point, nous n'existons que depuis environ six vingts ans : lois, police, discipline militaire, commerce, marine, beaux-arts, magnificence, esprit, goût, tout commence à Louis XIV, et plusieurs avantages se perfectionnent aujourd'hui. C'est là ce que j'ai voulu insinuer en disant que tout était barbare chez nous auparavant, et que la chaire l'était comme tout le reste.