‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 157 sur 272 · A M. LE DUC DE GHOISEUL · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE GHOISEUL

13 juillet 1761.

Monseigneur, vous savez qu'au sortir du grand conseil tenu pour le testament du roi d'Espagne, Louis XIV rencontra quatre de ses filles qui jouaient, et leur dit : « Eh bien! quel parti prendriez-vous à ma place? » Ces jeunes princesses dirent leur avis au hasard. Le roi leur répliqua : « De quelque avis que je sois, j'aurai des censeurs. »

Vous daignez en user avec moi, vieux radoteur, comme Louis XIV avec ses enfants. Vous voulez que je bavarde, bavarde, et que je compile, compile. Vos bontés, et ma façon d'être, qui est sans conséquence, me donnent toujours le droit que Gros-Jean prenait avec son curé.

D'abord je crois fermement que tous les hommes ont été, sont, et seront menés par les événements*. Je respecte fort

1. Le duc dirigeait alors toutes les affaires comme ministre de la guerre et de la marine, et ût conclure, un mois après, le traité connu sous le nom de Pacte de famille.

2. Bossuet avait dit en se plaçant plus haut et avec des exemples plus éclatants encore :

« Tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Us tt font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué a d'avoir des cfTcls imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les sièu clés passes ont mises dans les aflTaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que a prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa a main qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside u h tous les temps et prévient tous les conseils.

>< Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines ni ruiner sa maison M par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour im- « mense de la liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le principe n de cette licence effrénée par laquelle la tyrannie qu'il voulait détruire devait u être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars Oat- « taienl les soldats, ils n'avaient pas dessein do donner des maîtres â leurs suc- «t cesseurs et à l'empire. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne K serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduira

le cardinal de Richelieu; mais il ne s'engagea avec Gustave- Adolphe que quand Gustave eut débarqué en Poméranie sans le consulter; il profita de la circonstance. Le cardinal Mazarin profita de la mort du duc de Veymar; il obtint l'Alsace pour la France, et le duché de Rethel pour lui.

Louis XIV ne s'attendait point, en faisant la paix de Ryswick, que son petit-fils* aurait, trois ans après, la succession de Charles-Quint. Il s'attendait encore moins que l'arrière-petit-fils- abandonnerait les Français pendant quatre ans aux déprédations de l'Angleterre, maîtresse de Gibraltar. Vous savez quel hasard fit la paix avec l'Angleterre, signée par ce beau lord Bolingbroke. Vous ferez comme tous les grands hommes de cette espèce, qui ont mis à profit les circonstances où ils se sont trouvés.

Vous avez eu la Prusse pour alliée, vous l'avez pour ennemie; l'Autriche a changé de système, et vous aussi. La Russie ne mettait, il y a vingt ans, ancun poids dans la balance de l'Europe, et elle en met un considérable. La Suède a joué un grand rôle, et en joue un très petit. Tout a changé et changera; mais, comme vous l'avez dit, la France restera toujours un beau royaume, et redoutable à ses voisins, à moins que les classes des parlements n'y mettent la main.

Vous savez que les alliés sont comme les amis qu'on appelait de mon temps au quadrille : on changeait d'amis à chaque coup.

11 me semble d'ailleurs que l'amitié de MAI. de Brandebourg a toujours été fatale à la France. Ils nous abandonnèrent au siège de Metz, fait par Charles-Quint. Ils prirent beaucoup d'argent de Louis XIV, et lui firent la guerre. Vous savez que Luc ^ vous trahit deux fois dans la. guerre de 1741, et sûrement vous ne le mettrez pas en état

« à sa volonté. C'est pourquoi tout oai surprenant, à ne regarder que les eau- « ses parliculières, et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée. » (Disu cours sur l'histoire universelle. Les Emaires, ch. vin.)

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