Frédéric II
de vous trahir une troisième. Sa puissance n'était alors qu'une puissance d'accident, fondée sur l'avarice de son père et sur l'exercice à la prussienne. L'argent amassé a disparu ; il est battu avec son exercice. Je ne crois pas qu'il reste quarante familles à présent dans son beau royaume de Prusse. La Poméranie est dévastée; le Brandebourg, misérable; personne n'y mange de pain blanc; on n'y voit que de la fausse monnaie, et encore très peu. Ses États de Clèves sont séquestrés; les Autrichiens sont vainqueurs en Silésie. Il serait plus difficile à présent de le soutenir que de l'écraser. Les Anglais se ruinent à lui donner des secours indiscrets vers la Hesse, et, grâce au ciel, vous rendez ces secours inutiles. Voilà l'état des choses.
Maintenant, si on voulait parier, il faudrait, dans la règle des probabilités, parier trois contre un que Luc sera perdu avec ses vers, et ses plaisanteries, et ses injures, et sa politique, tout cela étant également mauvais.
Celte affaire finie, supposé qu'un coup de désespoir ne rétablisse pas ses affaires, et ne ruine pas les vôtres, tout finit en Allemagne. Vous avez un beau congrès, dans lequel vous êtes toujours garant du traité de Westphalie, et j'en reviens toujours à dire que les princes d'Allemagne diront : « Luc est tombé, parce qu'il s'est brouillé avec la France; « c'est à nous d'avoir toujours la France pour protectrice. » Certainement, après la chute de Luc, la reine de Hongrie ne viendra pas vous redemander ni Strasbourg, ni Lille, ni votre Lorraine. Elle attendra au moins dix ans, et alors vous ui lâcherez le Turc et les Suédois pour de l'argent, si vous en avez.
Le grand point est d'avoir beaucoup d'argent. Henri IV se prépara à se rendre l'arljitre de l'Europe, en faisant faire des balances d'or par le duc de Sulli. Les Anglais ne réussissent qu'avec des guinées et un crédit qui les décuple. Luc n'a fait trembler quelque temps l'Allemagne que parce que son père avait plus de sacs que de bouteilles dans ses caves de Berlin. Nous lie sommes plus au temps de Fabricius. C'est le plus riche qui l'emporte, comme, parmi nous, c'est le plus riche
qui achète une charge de maître des requêtes, et qui ensuite gouverne l'État. Cela n'est pas noble, mais cela est vrai.
Les Russes m'embarrassent; mais jamais l'Autriche n'aura de quoi les soudoyer deux ans contre vous.
L'Espagne m'embarrasse; car elle n'a pas grand'chose à gagner à vous débarrasser des Anglais; mais au moins est-il sûr qu'elle aura plus de haine pour l'Angleterre que pour vous.
L'Angleterre m'embarrasse; car elle voudra toujours vous chasser de l'Amérique septentrionale; et vous aurez beau avoir des armateurs, vos armateurs seront tous pris au bout de quatre ou cinq ans, comme on l'a vu dans toutes les guerres.
Ah! monseigneur, monseigneur, il faut vivre au jour la journée quand on a affaire à des voisins. On peut suivre un plan chez soi, encore n'ensuit-on guère. Mais quand on joue contre les autres, on écarte suivant le jeu qu'on a. Un système, grand Dieu! celui de Descartes est tombé; l'empire romain n'est plus; Pompignan même perd son crédit : tout se détruit, tout passe. J'ai bien peur que dans les grandes affaires il n'en soit comme dans la physique : on fait des expériences, et on n'a point de système.
J'admire les gens qui disent : « La maison d'Autriche va « être bien puissante, la France ne pourra résister. » Eh! messieurs, un archiduc vous a pris Amiens, Charles-Quint a été à Conipiègne, Henri V d'Angleterre a été couronné à Paris. Allez, allez, on revient de loin ; et vous n'avez pas à craindre la subversion de la France, quelque sottise qu'elle fasse.
Quoi! point de système! Je n'en connais qu'un, c'est d'être bien chez soi : alors tout le monde vous respecte.
Le ministre des affaires étrangères dépend de la guerre et de la finance; ayez de l'argent et des victoires, alors le ministre fait tout ce qu'il veut.
A M. DE CIDEVILLE
A Ferney, 23 septembre 1761 .
Mon ancien camarade, mon cher ami, nous recevrons toujours à bras ouverts quiconque viendra de votre part. Il est
vrai que nous aimerions bien mieux vous voir que vos ambassadeurs; mais ma faible santé me retient dans la retraite que j'ai choisie. Je viens de bâtir une église; mais j'aime bien mieux le monument que j'érige à Corneille, votre compatriote. Je suis bien aise que l'indifférent Fontenelle m'ait laissé le soin de Pierre et de sa nièce : l'an et l'autre amusent beaucoup ma vieillesse. Je vous exhorte à lire Pertharite avec attention. Lisez du moins le second acte et quelque chose du troisième. Vous serez tout étonné de trouver le germe entier de la tragédie d'Andromaque, les mêmes sentiments, les mêmes situations, les mêmes discours. Vous verrez un Grimoald jouer le rôle de Pyrrhus, avec une Rodelinde dont il a vaincu le mari qu'on croit mort. Il quitte son Éduige pour Rodelinde, comme Pyrrhus abandonne son Hermione pour Andromaque. Il menace de tuer le fils de sa Rodelinde, comme Pyrrhus menace Astyanax. Il est violent, et Pyrrhus aussi. Il passe de Rodelinde à Éduige, comme Pyrrhus d'Andromaque à Hermione. Il promet de rendre le trône au petit Rodelinde : Pyrrhus en fait autant, pourvu qu'il soit aimé. Rodelinde dit à Grimoald :
« N'imprime point de tache à tant de renommée, * » etc.
Andromaque dit à Pyrrhus :
« Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse, M Et qu'un dessein si beau, si grand, si généreux, « Passe pour le transport d'un esprit amoureux 2? »
Ce n'est pas tout; Éduige a son Oreste. Enfin Racine a tiré tout son or du fumier de Pertharite, et personne ne s'en était douté, pas même Bernard de Fontenelle, qui aurait été hier» charmé de donner quelques légers coups de patte à Racine.
Vous voyez, mon cher ami, qu'il y a des choses curieuse» jUsque dans la garde-robe de Pierre. La compai'aison que je pourrai faire de lui et des Anglais et des Espagnols, qui auront traité les mêmes sujets, sera peut-être agréable. A l'égard des