‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 170 sur 272 · A M. LE MARQUIS DE CHAUVELIN · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CHAUVELIN

2 avril 1764.

Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution ^ qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir

1. Welches, nom germanisé des anciens Gaulois. Voltaire en fait le synonyme de Barbare^ et en qualiûe sans cesse ses contemporains sans goût, sa: s lumière ou sans hcmanilé.

2. Notons la date de cette lettre : avril, ilQi, qui aouoDcesi clairement 17S9.

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d'ôtrc témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin i'.s arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce sera un beau tapajje. Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront de belles choses.

Mille sincères et tendres respects.

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

Aux Délices, 4 juin 1764.

J'écris avec grand plaisir, madame, quand j'ai un sujet. Écrire vaguement et sans avoir rien à dire, c'est mâcher à vide, c'est parler pour parler; et les deux correspondants s'ennuient mutuellement, et cessent bientôt de s'écrire.

Nous avons un grand sujet à traiter : il s'agit de bonheur, ou du moins d'être le moins malheureux qu'on peut dans ce monde. Je ne saurais souffrir que vous me disiez que plus on pense, plus on est malheureux. Cela est vrai pour les gens qui pensent mal; je ne dis pas pour ceux qui pensent mal de leur prochain, cela est quelquefois très amusant; je dis pour ceux qui pensent tout de travers : ceux-là sont à plaindre sans doute, parce qu'ils ont une maladie de l'âme, et que toute maladie est un état triste.

Mais vous, dont l'âme se porte le mieux du monde, sentez, s'il vous plaît, ce que vous devez à la nature. N'est-ce donc rien d'être guéri des malheureux préjugés qui mettent à la chaîne la plupart des hommes, et surtout des femmes? de ne pas mettre son âme entre les mains d'un charlatan? de ne pas déshonorer son être par des terreurs et des superstitions indignes de tout être pensant? d'être dans une indépendance qui vous délivre de la nécessité d'être hypocrite? de n'avoir de cour à faire à personne, et d'ouvrir librement votre âme à vos amis?

Voilà pourtant votre état. Vous vous trompez vous-même, quand vous dites que vous voudriez vous borner à végéter : c'est comme si vous disiez que vous voudiùez vous ennuyer.

L'ennui est le pire de tous les états. Vous n'avez certainement autre chose à faire, autre parti à prendre, qu'à continuer de rassembler autour de vous yos amis : vous en avez qui sont dignes de vous.

La douceur et la sûreté de la conversation est un plaisir aussi réel que celui d'un rendez-vous dans la jeunesse. Faites bonne chère, ayez soin de votre santé, amusez-vous quelquefois à dicter vos id-ées, pour comparer ce que vous pensiez la veille à ce que vous pensez aujourd'hui; vous aurez deux très grands plaisirs : celui de vivre avec la meilleure compagnie de Paiis, et celui de vivre avec vous-même. Je vous défie d'ima giner rien de mieux.

Il faut que je vous console encore, en vous disant que je crois votre situation fort supérieure à la mienne. Je me trouve dans un pays situé tout juste au milieu de l'Europe. Tous les passants viennent chez moi. Il faut que je tienne tête à des Allemands, à des Anglais, à des Italiens, et même à des Français, que je ne reverrai plus; et vous ne vivez qu'avec des personnes que vous aimez.

Vous cherchez des consolations; je suis persuadé que c'est vous qui en fournissez à Mme la maréchale de Luxembourg. Je lui ai connu une imagination bien brillante, et l'esprit du monde le plus aimable; j'ai cru même entrevoir chez elle de beaux rayons de philosophie; il faut qu'elle devienne absolument philosophe : il n'y a que ce parti-là pour les belles âmes.

Vous qui relisez Corneille, madame, mandez-moi, je vous prie, tout ce que vous pensez de mes remarques, et je vous dirai ensuite mon secret. Daignez toujours aimer un peu votre directeur, qui se ferait un grand honneur d'être dirigé par vous.

A M. LE MARQîlS DE CH AU VELIN.

A Fjrney, 28 auguste 1764.

Dirai-je à Votre Excellence qu'il m'est venu un M. de La Balle? point; c'est M. de La Balme, surnommé de l'ÉchCile,

gentilhomme savoyard, par conséquent pauvre. Ce M. de La Balnie est oncle de ce jeune homme à qui j'ai donné Mlle Corneille. — « J'ai un fils haut de cinq pieds et demi, m'a-t-il dit, et je m sais qu'en faire; vous êtes connu de M. l'ambassadeur de France à Turin; il a pour vous des bontés; il est sans doute ami du ministre de la guerre, ainsi mon fils sera enseigne : il a déjà un frère et deux oncles dans le service, et ses ancêtres ont servi dès le temps de César; je m'en prendrai à vous si mon fils n'est pas enseigne. — Monsieur, lui ai-je répondu, je doute fort que M. de Chauvelin se mêle des enseignes de Savoie, et je ne suis pas assez hardi pour abuser à ce point des bontés dont il m'honore. » Alors le bon M. de La Balme m'a embrassé tendrement, u Mon cher monsieur de Voltaire, écrivez à M. l'ambassadeur, je vous en conjure. — Monsieur, je n'ose, cela passe mes forces. » Enfin il m'a tant prié, tant pressé, il était si ému, que j'ai la hardiesse d'écrire; mais je n'écris qu'autant que la chose soit facile, (pi'elle s'accorde avec toutes vos convenances, qu'elle ne vous compromette en rien, et que vous me pardonniez la liberté que je prends.

Que Vos Excellences agréent les respects du bonhomme V.

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