‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 171 sur 272 · A M. MARIN · texte numérisé non relu

A M. MARIN

24 DOTembre 17^.

Si jamais, monsieur, quelque homme de lettres vient vous dire que son métier n'est pas le plus ridicule des métiers, le plus dangereux, le plus misérable des métiers, ayez la bonté de m'envoyer ce pauvre homme. 11 y a tantôt cinquante ans que je puis rendre bon témoignage de ce que vaut la profession. Un de ses revenants-bons est que chaque année on m'a imputé quelque ouvrage ou bien impertinent ou bien scandaleux. Je suis dans le cas du célèbre M. Arnoult et de l'ilhistre M. Le Lièvre, deux braves apothicaires, dont on contre-

1. Littérateur, directeur de la Gazette de France en 1771, le même qui fat bafoué par Beaumarchais dans ses Mémoires contre Goezman.

fait tous les jours les sachets et le baume do vie. Quel remède à tout cela, s'il vous plaît? Je n'y vois que celui de la patience; autrefois je m'en fâchais, j'ai pris le parti d'en rire. Je ne puis imiter les charlatans, qui avertissent le public de se donner de garde de ceux qui contrefont leur élixir. Il faut subir cette destinée attachée à la littérature. 11 est très inutile de se plaindre au public, qui n'a jamais plaint personne, et qui né songe qu'à s'amuser de tout.

II. faut qu'un homme de lettres se prépare à passer sa vie entre la calomnie et les sifflets. Si vous vous plaignez à votre ami d'un libelle fait contre vous, il vous demande vite où on le vend; si vous êtes affligé qu'on vous impute un mauvais ouvrage, il ne vous répond pas, et il court à l'Opéra-Cornique; si vous lui dites qu'on n'a pas rendu justice à vos derniers vers, il vous rit au nez: ainsi le mieux est toujours de rire aussi.

De toutes les républiques, celle des lettres est sans contredit la plus ridicule.

A M. DAMILAVILLE.

Au château de Ferney, 1" mars 1765.

J'ai dévoré, mon cher ami, le nouveau mémoire de M. de Beaumont sur l'innocence des Calas; je l'ai admiré, j'ai répandu des larmes, mais il ne m'a rien appris; il y a longtemps que j'étais convaincu; et j'avais eu le bonheur de fournir les premières preuves.

Vous voulez savoir comment cette réclamation de toute l'Europe contre le meurtre juridique du malheureux Galas, roué à Toulouse, a pu venir d'un petit coin de terre ignoré, entre les Alpes et le mont Jura, à cent lieues du théâtre où se passa cette scène épouvantable.

Rien ne fera peut-être mieux voir la chaîne insensible qui lie tous les événements de ce malheureux monde.

Sur la fin de mars 1762, un voyageur qui avait passé par le Languedoc, et qui vint dans ma retraite, à deux lieues de Genève, m'apprit le supplice de Galas, et m'assura qu'il était 'nnocent. Je lui répondis aue son crime n'était oas vraisem-

blable, mais qu'il était moins vraisemblable encore que des juges eussent, sans aucun intérêt, fait périr un innocent pnr le supplice de la roue.

J'appris le lendemain qu'un des enfants de ce malheureux père s'était réfugié en Suisse, assez près de ma chaumière. Sa fuite me fit présumer que la famille était coupable. Cependant je Os réflexion que le père avait été condamné au supplice, comme ayant seul assassiné son fib pour la religion, et que ce père était mort âgé de soixante-neuf ans. Je ne me souviens pas d'avoir jamais lu qu'aucun vieillard eût été possédé d'un si horrible fanatisme. J'avais toujours remarqué que cette rage n'attaquait d'ordinaire que la jeunesse, dont l'imagination ardente, tumultueuse et faible s'enilamme par la superstition. Les fanatiques des Cévenncs étaient des fous de vingt à trente ans, stylés à prophétiser dès l'enfance. Presque tous les convulsionnaires que j'avais vus à Paris en très grand nombre étaient de petites filles et de jeunes garçons. Les vieillards chez les moines sont moins emportés, et moins susceptibles des fureurs du zèle, que ceux qui sortent du noviciat. Les fameux assassins, armés par le fanatisme, ont tous été de jeunes gens, de même que tous ceux qui ont prétendu être possédés; jamais on n'a vu exorciser un vieillard. Cette idée me fit douter d'un crime qui d'ailleurs n'est guère dans la nature. J'en ignorais les circonstances.

Je fis venir le jeune Calas chez moi. Je m'attendais à voir un énergumène tel que son pays en a produit quelquefois. Je vis un enfant simple, ingénu, de la physionomie lo plus douce et la plus intéressante, et qui, en me parlant, faisait des efforts inutiles pour retenir ses larmes. Il me dit qu'il était à Nîmes en apprentissage chez un fabricant, lorsque la voix publique lui avait appris qu'on allait condamner dans Toulouse toute sa famille au supplice ; que presque tout le Languedoc la croyait coupable, et que, pour se dérober à des opprobres si afi"reux, il était venu se cacher en Suisse.

Je lui demandai si son père et sa mère étaient d'un caractère violent : il me dit uu'iis n'avaient jamais battu un seul

ie leurs enfants, et qu'il n'y avait point de parents plus iniulg-ents et plus tendres.

J'avoue qu'il ne m'en fallut pas davanlage pour présumer 'ortement l'innocence de la famille. Je pris de nouvelles informations de deux négociants de Genève, d'une probité re- :onnue, qui avaient logé à Toulouse, chez Calas. Ils me con- Irmèrent dans mon opinion. Loin de croire la famille Calas anaLique et parricide, je crus voir que c'étaient des fanatijucs qui l'avaient accusée et perdue. Je savais depuis long- .emps de quoi l'esprit de parti et la calomnie sont capa- Dles.

Mais quel fut mon étonneraent, lorsque, ayant écrit en „angucdoc sur cette étrange aventure, catholiques et protestants me répondirent qu'il ne fallait pas douter du crime des ^alas! Je ne me rebutai point. Je pris la liberté d'écrire à îeus mêmes qui avaient gouverné la province, à des commandants de provinces voisines, à des ministres d'État; tous TIC conseillèrent unanimement de ne me point mêler d'une )i mauvaise affaire ; tout le monde me condamna, et je persistai : voici le parti que je pris.

La veuve de Calas, à qui, pour comble de malheur et d'ou- .rage, on avait enlevé ses filles, était retirée dans une soli- .ude oh elle se nourrissait de ses larmes, et où elle attendait a mort. Je ne m'informai point si elle était attachée ou non \ la religion protestante, mais seulement si elle croyait un Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur des crimes. Je lui ris demander si elle signerait au nom de ce Dieu que son Tiari était mort innocent; elle n'hésita pas. Je n'hésitai pas lion plus. Je priai M. iMariette de prendre au conseil du roi •a défense. 11 fallait tirer Mme Calas de sa retraite, et lui faire entreprendre le voyage de Paris.

On vit alors que, s'il y a de grands crimes sur la terre, il y a autant de vertus; et que, si la superstition produit d'horribles malheurs, la philosophie les répare.

Une dame dont la générosité égale la haute naissance',

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