De Maupeou
c'était de leurs juges qu'on me parlait, et que ces lettres étaient pour eux. Vous croyez bien que la famille aimerait mieux mendier son pain de porte en porte, et expirer de misère que de demander une grâce qui supposerait un crime trop horrible pour être graciable; mais aussi comment obtenir justice? comment s'aller remettre en prison dans sa ^^atrie, où la moitié du peuple dit encore que le meurtre di Calas était juste? Ira-t-on une seconde fois demander uib^ évocation au conseil? tentera-t-on d'émouvoir la pitié publique, que l'infortune des Calas a peut-être épuisée, et qui se lassera d'avcir des accusations de parricide à réfuter, des condamnés à réhabiliter et des juges à confondre?
Ces deux événements tragiques, arrivés coup sur coup, ne sont-ils pas, mon ami, des preuves de cette fatalité inévitable à laquelle notre misérable espèce est soumise? Vérité terrible, tant enseignée dans Homère et dans Sophocle; mais vérité utile, puisqu'elle nous apprend à nous résigner et à savoir souffrir. m
Vous dirai-je que, tandis que le désastre étonnant des Calas et des Sirven affligeait ma sensibilité, un homme dont vous devinerez l'état à ses discours, me reprocha l'intérêt que je prenais à deux familles qui m'étaient étrangères? « Dr « quoi vous mêlez-vous? me dit-il; laissez les morts ensevelir « leurs morts. » Je lui répondis : « J'ai trouvé dans mes déserts « l'Israélite baigné dans son sang, souffrez que je répande « un peu d'huile et de vin * sur ses blessures : vous êtes lé- « vite, laissez-moi être samaritain. »
11 est vrai que pour prix de mes peines on m'a bien trait'' en samaritain; on a fait un libelle diffamatoire sous le nom dlnslruciion pastorale et de Mandement; mais il faut roublicr. c'est un jésuite qui l'a composé. Le malheureux tie savail pa> alors que je donnais un asile à un jésuite. Pouvais-je mieux prouver que nous devons regarder nos ennemis comme nos frères?
Vos passions sont l'amour de la vérité, Thumanité, la haii
i. Lnc. z, 3i
de la calomnie. La conformité de nos caractères a produit notre amitié. J'ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j'aime. Quel autre des historiens modernes a défendu la mémoire d'un grand prince' contre les impostures atroces de je ne sais quel écrivain* qu'on peut appeler le calomniateur des rois, des minisires et des grands capilaines, et qui cependant aujourd'hui ne peut trouver un lecteur?
Je n'ai donc fait, dans les horribles désastres des Calas et des Sirven, que ce que font tous les hommes; j'ai suivi mon penchant. Celui d'un philosophe n'est pas de plaindre les malheureux, c'est de les servir.
Je sais avec quelle fureur le fanatisme s'élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu'il voudrait faire périr comme Calas, ce sont la Vérité et la Tolérance; tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le Mensonge et la Persécution.
Des gens qui ne raisonnent pas ont voulu décréditer ceux qui raisonnent : ils ont confondu le philosophe avec le sophiste; ils se sont bien trompés. Le vrai philosophe peut quelquefois s'irriter contre la calomnie, qui le poursuit lui-même; il peut couvrir d'un éternel mépris le vil mercenaire qui outrage deux fois par mois^ la raison, le bon goût, et la vertu ; il peut même livrer, en passant, au ridicule ceux qui insultent à la littérature dans le sanctuaire* où ils auraient dû l'honorer : mais il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. Il sait, comme le sage de Montbar^, comme celui de Voré', rendre la terre plus fertile, et ses habitants plus heureux. Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants; occupe le pauvre et l'enrichit; encourage les mariages, établit l'orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires et met le cultivateur en état