Helvétius
de les payer avec allégresse. Il n'attend rien des hommes, et il leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l'hypocrite en horreur, mais il plaint le superstitieux; enfin il sait être ami. Je m'aperçois que je fais votre portrait, et qu'il n'y manquerait rien si vous étiez assez heureux pour habiter la campagne.
AM. DALEMBERTi.
5 avril 1765.
Il y a peu d'êtres pensants. Mon ancien disciple couronné* me mande qu'il n'y en a guère qu'un sur mille; c'est à peu près le nombre de la bonne compagnie ; et, s'il y a actuellement un millième d'hommes de raisonnables,, cela décuplera dans dix ans. Le monde se déniaise furieusement. Une grande révolution 3 dans les esprits s'annonce de tous côtés. Vous ne sauriez croire quels progrès la raison a faits dans une partie de l'Allemagne. Je ne parle pas des impies, qui embrassent ouvertement le système de Spinosa ; je parle des honnêtes gens, qui n'ont point de principes fixes sur la nature des choses, qui ne savent point ce qui est, mais qui savent très bien ce qui n'est pas: voilà mes vrais philosophes. Je peux vous assurer que, de tous ceux qui sont venus me voir, je n'en ai trouvé que deux qui fussent des sots. 11 me paraît qu'on n'a jamais tant craint les gens d'esprit à Paris qu'aujourd'hui. L'inquisition sur les livres est sévère: on me mande que les
1 . Dalcmbert, ou comme nous écrivons aujourd'hui, d'Alembert, savant et philosophe, né en 1717, mort en 1783. Enfant abandonné, à sa naissance, et recueilli par une humble vitrière, membre de l'Académie des sciences à vingt-trois ans, il resta, plus de trente ans, chez celle qui avait été sa nourrice, fidèle aux habitudes de simplicité qu'elle lui avait doniiées. Membre de l'Académie française en 1754, entouré de la plus grande coi.iidéralion, recherché et appelé par les souverains ou les souveraines de TEin-ope, il repoussa toutes leurs offres, préférant aux positions les plus brillantes sa vie modeste, mais libre. — Voir Villemain, la Littérature française au xviu' siècle; Sainte-Beuve : Causeries du Lundi tome II; Paul Albert, la littérature française au \\\\i* siècle ; G . Vapercau, i5jc^îomiai>e universel des Littératures, tome I.