La Fontaine, livre IX, fable iv
sèment, ce que je vous envoie n'est pas long; et, s'il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.
Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, et toutes les consolations qui peuvent rendre votre état supportable; j'en suis toujours pénétré. Je vous prie de dire à M. le président Hénault que je ne cesserai jamais de l'estimer de tout mon esprit et de l'aimer de tout mon cœur. Permcttez-moi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu'avec ma vie.
A LA MÊME
12 mars 1765.
Je suis enchanté, madame, de me rencontrer avec vous; ce n'est pas eulement par vanité, c'est parce qu'à mon avis, lorsque deux personnes qui ont le sens commun et qui sont de bonne foi, pensent de même sans s'être rien communiqué, il y a à parier qu'elles ont raison. Je m'occupais de votre idée lorsque j'ai reçu votre lettre : je me prouvais à moi-même que les notions sur lesquelles les hommes diffèrent si prodigieusement ne sont pas nécessaires aux hommes, et qu'il est même impossible qu'elles nous soient nécessaires, par cette seule raison qu'elles nous sont cachées. Il a été indispensable que tous les pères et mères aimassent leurs enfants : aussi les aiment-ils ; il était nécessaire qu'il y eût quelques principes généraux de morale pour que la société pût subsister : aussi ces principes sont-ils les mêmes chez toutes les nations policées. Tout ce qui est un éternel sujet de dispute est d'un? inutilité éternelle. Ai-je bien pris votre idée, madame? Il me semble qu'elle est consolante; elle détruit toute superstition, elle rend l'âme tranquille; ce n'est pas la tranquillité stupidc d'un esprit qui n'a jamais pensé, c'est le repos philosophique d'une âme éclairée.
Je ne suis point du tout étonné que vous aimiez la vie, toute malheureuse qu'elle est, et que vous n'aimiez point lamort. Presaue tout le monde en est réduit là; c'est un ins-
iinct qui était nécessaire au genre humain. Je suis persuadé que les animaux sont comme nous.
J'avoue donc avec vous, madame, que les connaissances auxquelles nous ne pouvons atteindre nous sont inutiles; mais avouez aussi qu'il y a des recherches qui sont agréables; elles exercent l'esprit. Les philosophes n'ont pas tant de tort d'examiner si, par leur seule raison, ils" peuvent concevoir la création, si l'univers est éternel, si la pensée peut être jointe à la matière, commient il y a du mal dans le monde, et vingt autres petites bagatelles de cette espèce.
Nous sommes tous curieux ; il n'y a personne qui ne voulût sonder un peu ces profondeurs, si on ne craignait pas la fatigue de l'application, et si on n'était pas distrait par les amusements et les affaires.
Vous êtes précisément dans l'état où l'on fait des réflexions; la perte des yeux sert au moins au recueillement de l'âme. Il me vient très souvent entre mes rideaux des idées qui s'enfuient au grand jour. Je mets à profit les temps où mes fluxions sur les yeux m'empêchent de lire; je voudrais surtout passer ce temps avec vous.
Adieu, madame; conservez au moins votre santé; c'est là une chose nécessaire à tout âge et à tout état; la mienne n'est pas trop bonne, mais il est nécessaire d'avoir patience. De toutes les vérités que je cherche, celle qui me paraît la plus sûre, c'est que vous avez une âme selon mon cœur, à laquelle je serai très tendrement attaché pour le peu de temps qui me reste.
k M. L'ABBÉ D'OLIVET.
Ferney, le i*' avril 1760.
Mon cher maître, je ne vous donne pas un poisson d'avril, quand je vous dis que je vous aimerai tendroment toute ma vie, et que je vous souhaite les années de Nestor, et surtout cette santé inaltérable sans laquelle la vieillesse n'est qu'une longue mort. Cette santé est un bien dont je n'ai jamais joui, et c'est ce qui me rend la retraite à la campagne absolument
nécessaire. La réputation est une chimère, et le bien-être est quelque chose de solide.
En vous remerciant de Y Alexandre, il n'y a personne qui ne voulût pencher le cou avec un si beau surnom. Je vous trouve quelquefois bien sévère avec Racine. Ne lui reprochezvous pas quelquefois d'heureuses licences qui ne sont pas des fautes en poésie? Il y a dans ce grand homme plus de vers faibles qu'il n'y en a d'incorrects; mais, malgré tout cela, nous savons, vous et moi, que personne n'a jamais porté l'art dô la parole à un plus haut point, ni donné plus de charme à la langue française. J'ai souscrit, il y a deux ans, pour une édition qu'on doit faire de ses pièces de théâtre avec des commen taires. J'ignore qui sera assez hardi pour le juger, et assez heureux pour le bien juger. Il n'en est pas de ce grand homme, qui allait toujours en s'élevant, comme de Corneille, qui allait toujours en baissant, ou plutôt en tombant de la chute la plus lourde. Racine a fini par être le premier des poètes dans Athalie, et Corneille a été le dernier dans plus de dix pièces de théâtre, sans qu'il y ait dans ces enfants infortunés ni î.' plus légère étincelle de génie, ni le moindre vers à retenii Cela est presque incompréhensible dans l'auteur des beaux morceaux de Cinna, du Cid, de Pompée, de Polyeucte.
Vous avez bien raison de dire qu'il y a moins de fautes dans Racine que dans nos meilleurs écrivains en prose : les belles oraisons funèbres de Bossuet en sont pleines; mais, en vérité, ces fautes sont des beautés, quand on les compare à la plupart des pièces d'éloquence d'aujourd'hui. Vous savez bien que Louis Racine, cité par vous quelquefois, a frappé souvent des vers sur l'enclume de Jean, son père; pourquoi donc a-t-il si peu de réputation? C'est qu'il manque d'imagination et de variété; il n'y a rien chez lui de piquant; il n'a pas sacrifié aux Grâces : il n'a sacrifié qu'à saint Prosper, et quoiqu'il tourne bien les vers,
u On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer, Qui toujours sur un ton semblent psalmodier i.»
t. Roileau, Art poétique, ch. I, v. 73, 74.
Vous voyez que j'ai avec vous le cœur sur les lèvres; voiià cette franchise parisienne que vous avez louée, ce me semble, ci qui doit plaire à la franchise franc-comtoise. C'est une consolation pour moi de m'entretenir aussi librement avec vous. J'ai eu le soin depuis quelque temps de me remettre à relire vos Tusculanes et le De natura deorum, pour me confirmer dans l'opinion où je suis, que jamais philosophe ancien et moderne n'a mieux parlé que Cicéron. J'aime bien mieux ces ouvrages-là que les Philippiques, qui l'ont fait tuer à l'âge de soixante-six ans.
Adieu, vivez heureux et longtemps, mon cher maître.