A M. CHABANON
A Ferney, ?2 décembre 17661.
La rage des tragédies m'a repris comme à vous ; mais, de par Melpomène, gardons-nous bien de les faire jouer. Figurez-vous que Zaïre fut huée dès le second acte, que Sémiramis tomba tout net, qu'Oreste fut à peu près sifflé, que la même Adélaïde du Guesclin, redemandée par le public, avait été conspuée par cet aimable public*; que Tancrède fut d'abord fort mal reçu, etc., etc., etc.
Je conclus donc, et je conclus bien, qu'il faut faire imprir^er sa drogue; ensuite les comédiens donnent notre orviétan sur leur échafaud, s'ils le veulent ou s'ils peuvent; et notre pauvre honneur est en sûreté : car remarquez bien qu'ils ne représenteront jamais une pièce imprimée que quand le public leur dira : « Jouez donc cela, il y a du bon dans cela, cela vous vaudra de l'argent. » Alors ils vous jouent, ils vous défigurent; M^'" Dumesnil court à bride abattue, une autre dit des vers comme on lit la gazette, un autre mugit, un autre fait les beaux bras, et la pièce va au diable; et alors le public,
1. A la date du 22 décembre 1766 on trouve huit lettres de Voltaire, rien que dans l'édition Bouchot. Qu'on juge par là del'aclivilé de l'esprit de Voltaire, et du nombre de lettres qu'il a pu écrire ou dicter dans le cours de sa longue existence.