Voir, page 42, l'Éloge de Newton
t. Ou mère folle, chef de la fête des fous, fête extravagante, licencieuse ef latirique, que beaucoup de villes possédèrent en France jusqu'au dix-huiltèn^ •iècle
comédie. J'ai dit^ que tous les genres sont bons, hors le gtnre ennuyeux. Oui, monsieur ; mais la grossièreté n'est point un genre. Il y a beaucoup de logements dans la maison de mon père * ; mais je n'ai pas prétendu qu'il fût honnête de loger dans la même chambre Charles-Quint et don Japhet d'Arménie, Auguste et un matelot ivre, Marc-Aurèle et un bouffon des rues. Il me semble qu'Horace pensait ainsi dans le plus beau des siècles : consultez son Art poétique. Toute l'Europe éclairée pense de même aujourd'hui : et les Espagnols commencent à se défaire à la fois du mauvais goût comme de l'inquisition ; car le bon esprit proscrit également l'un et l'autre.
Vous sentez si bien, monsieur, à quel point le trivial et le bas défigurent la tragédie, que vous reprochez à Racine de faire dire à Antiochus, dans Bérénice:
« De son appartement cette porte est prochaine,- H Et cette autre conduit dans celui de la reine s. »
Ce ne sont pas là certainement des vers héroïques ; mais ayez la bonté d'observer qu'ils sont dans une scène d'exposition, laquelle doit être simple. Ce n'est pas là une beauté de poésie, mais c'est une beauté d'exactitude qui fixe le lieu de la scène, qui met tout d'un coup le spectateur au fait, et qui l'avertit que tous les personnages paraîtront dans ce cabinet, lequel est commun aux autres appartements ; sans quoi il ne serait point vraisemblable que Titus, Bérénice et Antiochus parlassent toujours dans la même chambre.
« Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué*, »
dit le sage Despréaux, l'oracle du bon goût, dans son Art poétique, égal pour le moins à celui d'Horace. Notre exce)iont Racine n'a presque jamais manqué à cette règle; et c'est une chose digne d'admiration qu'Athalie paraisse dans le
1, Dans la préface de VEnfant prodigue.
2. Cilalion que Voltaire fait \e plus souvent en latin : Multx mansiones, «U»- Voir plus haut.
o. Ar,lc I, se. I. *. Chant III, T. 38.
temple des Juifs, et dans la même place où l'on a vu le grand prêtre, sans choquer en rien la vraisemblance.
Vous pardonnerez encore plus, monsieur, à l'illustre Racine, quand vous vous souviendrez que la pièce de Bérénice était en quelque façon l'histoire de Louis XIV et de votre princesse anglaise, sœur de Charles second. I^s logeaient tous deux de plain-pied à Saint-Germain, et un salon séparait leurs appartements.
Je remarquerai en passant que Racine fit jouer sur le théâtre les amours de Louis XIV avec sa belle-sœur, et que ce monarque lui en sut très bon gré : un sot tyran aurait pu le punir.
Revenons aux règles du théâtre, qui sont plus intéressantes pour les gens de lettres.
Vous n'observez, vous autres libres Bretons, ni unité de lieUy ni unité de temps, ni unité d'action. En vérité, vous n'en faites pas mieux ; la vraisemblance doit être comptée pour quelque chose. L'art en devient plus difficile, et les difficultés vaincues donnent en tout genre du plaisir et de la gloire.
Permettez-moi, tout Anglais que vous êtes, de prendre un peu le parti de ma nation. Je lui dis si souvent ses vérités qu'il est bien juste que je la caresse quand je crois qu'elle a raison. Oui, monsieur, j'ai cru, je crois, et je croirai que Paris est très supérieur à Athènes en fait de tragédies et de comédies. Molière, et môme Regnard, me paraissent l'emporter sur Aristophane, autant que Démosthène l'emporte sur nos avocats. Je vous dirai hardiment que toutes les tragédies ^ecques me paraissent des ouvrages d'écoliers, en comparaison des sublimes scènes de Corneille, et des parfaites tragédies de Racine. C'était ainsi que pensait Boileau lui-même, tout admirateur des anciens qu'il était. Il n'a fait nulle difficulté d'écrire au bas du portrait de Racine que ce ^rand homme avait surpassé Euripide, et balancé Corneille '.
« Du théâtre français l'honneur et la merveille, « 11 sut ressusciter Sophocle en ses écrits, « Et, dans l'art d'enchanter les cœurs et les esprits, « Surpasser Euripide et balancer Corneille. »
(BoiLSAU, Vers à mettre au bas du portrait de lîacunej
Oui, je crois démontrer qu'il y a beaucoup plus d'hommes de goût à Paris que dans Athènes. Nous avons plus de trente mille âmes à Paris qui se plaisent aux beaux-arts, et Athènes n'en avait pas dix mille ; le bas peuple d'Athènes entrait au spectacle, et il n'y entre pas chez nous, excepté qu'on lui donne un spectacle gratis, dans des occasions solennelles ou ridicules. Notre commerce continuel avec les femmes a mis dans nos sentiments beaucoup plus de délicatesse, plus de bienséance dans nos mœurs, et plus de finesse dans notre goût. Laissez-nous notre théâtre, laissez aux Italiens leurs fa- Mole boscareccie; vous êtes assez riches d'ailleurs.
De très mauvaises pièces, il est vrai, ridiculement intriguées, barbarement écrites, ont pendant quelque temps à Paris des succès prodigieux, soutenus par la cabale, l'esprit de parti, la mode, la protection passagère de quelques personnes accréditées. C'est l'ivresse du moment ; mais en très peu d'années l'illusion se dissipe. Don Japhet d'Arménie et Jodeîet^ sont renvoyés à la populace, et le Siège de Calais* n'est plus estimé qu'à Calais.
Il faut que je vous dise encore un mot sur la rime que vous nous reprochez. Presque toutes les pièces de Dryden sont rimées; c'est une difficulté de plus. Les vers qu'on retient de lui, et que tout le monde cite, sont rimes: et je soutiens encore que Cinna, Athalie, Phèdre, Iphigénie, étant rimées, quiconque voudrait secouer ce joug, en France, serait regardé comme un artiste faible qui n'aurait pas la force de le porter.
En qualité de vieillard, je vous dirai une anecdote. Je demandais un jour à Pope pourquoi Milton n'avait pas rimé son poème, dans le temps que les autres poètes rimaient leurs poèmes, à l'imitation des Italiens; il me répondit: Because he could not.
Je vous ai dit, monsieur, tout ce que j'avais sur le cœur. J'avoue que j'ai fait une grosse faute, en ne faisant pas atten