‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 191 sur 272 · A M. HORACE WALPOLE · texte numérisé non relu

A M. HORACE WALPOLE

A Ferney, le 15 juillet 1768.

Monsieur, il y a quarante ans que je n'ose plus parler anglais, et vous parlez notre langue très bien. J'ai vu des lettres de vous, écrites comme vous pensez. D'ailleurs, mon âge et mes maladies ne me permettent pas d'écrire de ma main. Vous aurez donc mes remerciements dans ma langue.

J'ai toujours pensé comme vous, monsieur, qu'il faut se défier de toutes les histoires anciennes. Fontenelle, le seul homme du siècle de Louis XIV qui fût à la fois poète, philosophe et savant, disait qu'elles étaient des fables convenues; et il faut avouer que Rollin a trop compilé de chimères et de contradictions.

Après avoir lu la préface de votre histoire, j'ai lu celle de votre roman. Vous vous y moquez un peu de moi : les Français entendent raillerie; mais je vais vous répondre sérieusement.

Vous avez presque fait accroire à votre nation que je méprise Shakespeare. Je suis le premier qui aie fait connaître Shakespeare aux Français; j'en traduisis des passages, il y a quarante ans, ainsi que de Milton, de VValler, de Rochester, de Dryden et de Pope. Je peux vous assurer qu'avant moi personne en France ne connaissait la poésie anglaise; à peine avait-on entendu parler de Locke. J'ai été persécuté pentijint trente ans par une nuée de fanatiques, pour avoir dit que Locke est l'Hercule de la métaphysique, qui a posé les bornes de l'esprit humain.

1. Troisième fils du célèbre homme d'Élal anglais; connu par sa îorrespondauje avec Mme Du Deffand. Voirplus haut la note sur Mme DuDeffaad.

Ma destinée a encore voulu que je fusse le premier qui aie expliqué à mes concitoyens les découvertes du grand Newton ', que quelques personnes parmi nous appellent encore des systèmes. J'ai été votre apôtre et votre martyr : en vérité, il n'est pas juste que les Anglais se plaignent de moi.

J'avais dit, il y a très longtemps, que si Shakespeare était venu dans le siècle d'Addison, il aurait joint à son génie l'élégance et la pureté qui rendent Addison recommandable. J'avais dit que son génie était à lui, et que ses fautes étaient à son siècle. Il est précisément, à mon avis, comme le Lope de Vega des Espagnols, et comme le Calderon. C'est une belle nature, mais bien sauvage; nulle- régularité, nulle bienséance, nul art, de la bassesse avec de la grandeur, de la boufTonnerie avec du terrible : c'est le chaos de la tragédie, dans lequel il y a cent traits de lumière.

Les Italiens, qui restaurèrent la tragédie un siècle avant les Anglais et les Espagnols, ne sont point tombés dans ce défaut ; ils ont mieux imité les Grecs. Il n'y a point de bouffons dans VCEdipe et dans Y Electre de Sophocle. Je soupçonne fort que cette grossièreté eut son origine dans nos fou^ de cour. Nous étions un peu barbares tous tant que nous sommes en deçà des Alpes. Chaque prince avait son fou en titre d'office. Des rois ignorants, élevés par des ignorants, ne pouvaient connaître les plaisirs nobles de l'esprit : ils dégradèrent la nature humaine au point de payer des gens pour leur dire des sottises. De là vint notre mère sotte^; et, avant Molière, il y avait toujours un fou de cour dans presque toutes les co médies : cette mode est abominable.

J'ai dit, il est vrai, monsieur, ainsi que vous le rapportez, qu'il y a des comédies sérieuses telles que le Misanthrope^ lesquelles sont des chefs-d'œuvre ; qu'il y en a de très plaisantes, comme George Dandin ; que la plaisanterie, le sérieux, l'attendrissement, peuvent très bien s'accorder dans la môme

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