Doutes sur la vie et le règne de Richard III
2. Oratorien, professeur d éloquence au Collège royal, tradu::teur oublié de Tacile, membre de l'Académie des inscriplioas et belles-letlr«s.
neuf, agréaLle, et très bien placé dans une traduction de Tacite. Ai-je eu tort de lui prouver que je suis encore en vie? On m'a écrit que, dans une autre note aussi honnête, il se contredit; il veut qu'on m'enterre à la façon de Mlle Le Couvreur et de Boindin. Vous m'avouerez que, pour peu qu'on ait du goût pour les obsèques, on ne tient point à ces bonnes, plaisanteries.
Sérieusement, je ne vous comprends pas, et je ne retrouve ni votre amitié, ni votre équité, quand vous di*„es que je devais me laisser insulter par un homme qui a dédié une traduction à M. le duc de Choiseul.
Je n'aime ni la traduction de Tacite, ni Tacite même comme historien. Je regarde Tacite comme un fanatique pétillant d'esprit, connaissant les hommes et les cours, disant des choses fortes en peu de paroles, flétrissant en deux mots un empereur jusqu'à la dernière postérité. Mais je suis curieux, je voudrais connaître les droits du sénat, les forces de l'empire, le nombre des citoyens, la forme du gouvernement, les mœurs, les usages : je ne trouve rien de tout cela dans Tacite; il m'amuse, et Tite Live m'instruit. Il n'y a d'ailleurs dans Tacite ni ordre ni dates; le président m'a accoutumé à ces deux choses essentielles.
Je ne fais que mes moissons, et le Siècle de Louis XIV, que je pousse jusqu'à 1764. J'y rends justice à tous ceux qui ont servi la patrie, en quelque genre que ce puisse être, à tous ceux qui ont été Français, et non Welches. Je ne suis ni satirique ni flatteur; je dis hardiment la vérité.
Voilà mes seules occupations. Je n'en suis pas moins persécuté par des fanatiques ; mais heureusement le fanatisme est sur son déchn, d'un bout de l'Europe à l'autre. La révolution qui s'est faite depuis vingt ans dans l'esprit humain est un phénomène plus admirable et plus utile que les têtes qui reviennent aux limaçons.
A propos, madame, le fait est vrai ; j'en ai fait l'expérience; j'ai eu peine à en croire mes yeux. J'ai vu des limaçons à qui j'avais coupé le cou, manger au bout de trois semaines. Saint Denis porta sa tête, comme vous savez, mais il ne mangea pas.
Adieu, madame; conservez la vôtre. Hélas! il revient des yeux aux limaçons !
Que je vous plains 1 que je vous aime! que la vie est courte et triste I
k M. BOURET.
A Ferney, le 13 auguste 1768,
Monsieur, M. Marmontel, votre ami et le mien, vous a dit sans doute, ou vous dira combien notre langue répugne au style lapidaire, à cause de ses verbes auxiliaires et de ses articles. II vous dira qu'une épigraphe en vers est encore plus difficile, et que de cent il n'y en a pas une de passable, excepté celles qui sont en style burlesque : tant le génie de la nation est tourné à la plaisanterie !
Il est triste d'emprunter deux vers d'un ancien auteur latin pour Louis XV. Répéter ce que les autres ont dit, c'est ne savoir que dire; de plus, le roi viendra chez vous; il verra votre statue, et n'entendra pas l'inscription. Si quelque savant duc et pair lui dit que cela signifie qu'on souhaite qu'il vive longtemps, on avouera que la pensée n'en est ni neuve ni fine.
Il y a bien pis : si j'ai la hardiesse de vous faire une inscription en vers pour la statue du roi, il faut rencontrer votre goût, il faut rencontrer celui de vos amis ; et vous savez que la première idée qui vient à tout convive, soit à table, soit en digérant, c'est de trouver détestable tout ce qu'on nous présente, à moins que ce ne soit d'excellent vin de Tokai. Les choses se passaient ainsi de mon temps, et je doute que les Français se soient corrigés.
Je ne vous enverrai donc point de vers pour le roi. Le temps des vers est passé chez la nation et surtout chez moi. Tout ce que je vous dirai, c'est que si j'étais encore officier de la chambre du roi, si j'avais posé sa statue de marbre sur un beau piédestal, s'il venait voir sa statue, il verrait au bas ces quatre petits vers-ci, qui ne valent rien, mais qui exprimeraient (jue c'est un de ses domestiques * qui a érigé cette
1. C'est-à-dire quelan'un de sa maison. Voltaire emploie partout ce mot dans ce sens.
statue, qu'on aime beaucoup celui qu'elle représente, et qu'co craint de choquer son indifférente modestie :
Qu'il est doux de servir ce maître, Et qu'il est juste de l'aimer 1 Mais gardons-nous de le nommer; Lui seul pourrait s'y méconnaître.
Je sais bien que les beaux esprits ne trouveraient pas ces vers assez pompeux; et en effet je ne les ferais pas graver dans une place publique; mais je les trouverais très convenables dans ma maison. Ils le seraient pour moi, ils le seraient pour l'objet de mon quatrain. Cela me suffirait; et les critiques auraient beau dire, mon quatrain subsisterait
Mais ce que je ferais dans mon petit salon de vingt-quatre pieds, vous ne le ferez pas dans votre salon de cent pieds.
Mes vers trop familiers seront vus de travers,
Et pour les grands salons il faut de plus grands vers.
Quoi qu'il en soit, ognuno faccia seconda il suo cervello. Je vous réponds que si jamais le roi passe par ma chaumière, et s'il trouve sa statue, il n*y lira pas d'autres vers au bas. J'aurais pu lui donner, comme un autre, de l'héroïque, et du plus grand roi du monde, de la terfe et de Vonde, par le nez; mais Dieu m'en préserve, et lui aussi!
Mais, si j'étais à votre place, voici comme je m'y prendrais: je collerais du papier sur mon piédestal et j'y mettrais le jour de l'arrivée du roi :
Juste, simple, modeste, au-dessus des grandeurs. Au-dessus de l'éloge, il ne veut que nos cœurs. Qui fit ces vers dictés par la reconnaissance? Est-ce Bouret? Non, c'est la France.
Le roi aurait le plaisir de la surprise. Enfin, si j'étais Louis XV, je serais plus content de ce quatrain que de l'autre. Mais, je vous le répète, il y a des courtisans qui ne sont jamais contents de rien.
Le résultat de tout ceci, monsieur, c'est que vous n'aurez point de vers de moi pour votre statue; mais je vous aime
de tout mon cœur, et cela vaut mieux que des vers. Je vous supplie de dire à M. de La Borde combien je lui suis attaché, et combien mon cœur est plein de ses bontés. Si j'avais son portrait, il aurait une statue dans mon petit salon.
Avec tous les talents le destin l'a fait naître; Il fait tous les plaisirs de la société ;
Il est né pour la liberté,
Mais il aime bien mieux son maître.
J'ai l'honneur d'être, etc.