A M. LE CHEVALIER DE BEAUTEVILLE
A Ferney, le 4 novembre 1708.
Monsieur, je suis obligé en honneur de vous rendre compte de ce qui vient de m'arriver. Une dame fort jolie et fort affligée est venue chez moi; je n'ai pas, à mon âge, de quoi la consoler; elle m'a assuré qu'il n'y avait que vous qui puissiez lui donner de la consolation. « J'ai le malheur, ra'at-elle dit, d'être la femme d'un poète. — Votre mari est-il jeune, madame? fait-il bien les vers? — Ah! monsieur, il les fait détestables. — Cela est fort commun, madame; mais que peut un ambassadeur de France contre la rage de faire de mauvais vers? — Monsieur, je suis Gevenoise, et mon mari est un jeune étourdi nommé Lamande. — Eh bien! madame, envoyez-le chez J. J. Rousseau, ils travailleront du même métier. — Monsieur, il y a renoncé pour sa vie. Il s'avisa, il y a deux ans, pendant les troubles de Genève, où personne ne s'entendait, de faire une mauvaise brochure en vers qu'on n'entendait pas davantage ; il a été banni pour neuf ans par un arrêt du Conseil Magnifique; il a un père encore plus vieux que vous, qui est aveugle et qui se trouve sans secours; ma mère, vieille et infirme, a besoin de mes soins: je passe ma vie à courir pour me partager entre ma mère et mon mari: monsieur l'ambassadeur de France est le seul qui puisse finir mes malheurs. »
J'ai répondu alors de Votre Excellence ; j'ai assuré la désolée que, si elle venait à votre lever, elle s'en trouverait fort
bien ; mais que vous étiez actaellement occupé à Saint-Omer. — « Hélas! monsieur, m'a-l-elle répliqué, il peut de Saint- Omer pardonner à mon mari, et me le rendre. On a prétendu que mon mari lui avait manqué de respect dans son impertinent ouvrage, oil personne n'a jamais rien compris.... — Madame, ai-je dit, si votre mari avait été citoyen de Berg-op- Zoom, M. le chevalier de Beauteville lui aurait très mal fait passer son temps; mais, s'il est citoyen de Genève, et s'il a écrit des sottises, soyez très persuadée que monsieur l'ambassadeur de France n'en sait rien, qu'il ne lit point ces pauvretés, ou qu'il ne s'en souvient plus. » Alors elle s'est remise à pleurer. « Ah ! que monsieur l'ambassadeur pourrait faire une bonne action! disait-elle. — Il la fera, madame, n'en doutez pas; c'est une de ses habitudes. De quoi s'agit-il? — Ce serait, monsieur, qu'il trouvât bon que mon Magnifique Conseil abrégeât le temps du bannissement de mon mari, qui a voulu faire le bel esprit. Il ne faudrait pour cela qu'un mot de la main de Son Excellence. La grâce de mon mari sera accordée, si M. l'ambassadeur daigne seulement vous témoigner qu'il sera satisfait que ce Magnifique Conseil laisse revenir mon mari Lamande dans sa patrie, et que je puisse y soulager la vieillesse de mes parents. Prenez la liberté de lui demander cette faveur, il ne vous refusera pas; car c'est sans doute une chose très indifférente pour lui que le sieur Lamande et moi nous soyons à Genève ou en Savoie. »
Enfin, monsieur, elle m'a tant pressé, tant conjuré, que j'ose vous conjurer aussi. Une nombreuse famille vous aura l'obligation de la fin de ses peines. Votre Excellence peut avoir la bonté de m'écrire qu'elle est satisfaite de deux ans d'expiation de Lamande, et qu'elle verra avec plaisir qu'il soit rappelé dans sa ville.
Voyez, monsieur, si j'ai trop présumé en vous demandant cette grâce, et si vous pardonnez à Lamande et à mon importunité. Le plus grand plaisir que m'a fait la jolie pleureuse a été de me fournir cette occasion de vous renouveler le respect et l'attachement avec lesquels je suis, etc.
23 décembre 1768.
Oui, monsieur, je i'ai dit, je le redis, et je le redirai, malgré la certitude d'ennuyer, que la doctrine des qualités occultes est ce que l'antiquité a produit de plus sage et de plus vrai. La formation des éléments, l'émission de la lumière, animaux, végétaux, minéraux, notre naissance, notre vie, notre mort, la veille, le sommeil, les sensations, la pensée, tout est qualité occulte.
Descartes se crut fort au-dessus d'Aristote, lorsqu'il répéta en trançais ce que ce sage avait dit en grec : Il faut commencer par douter. Il ne devait pas, après avoir douté, créer un monde avec des dés ; faire de ces dés une matière globuleuse, une rameuse, et une subtile ; composer des astres avec de tels ingrédients, et imaginer, dans la nature, une mécanique contraire à toutes les lois du mouvement.
Apprenez-moi l'histoire du monde, si vous la savez; mais gardez-vous de l'inventer. Voyez, tàtez, mesurez, pesez, nombrez, assemblez, séparez, et soyez sûr que vous ne ferez jamais rien de plus.
Ne\s tûû a calculé la gravitation, mais il n'en a pas découvert la cause. Pourquoi cette cause est-elle occulte? c'est qu'elle est premier principe.
Nous savons les lois du mouvement; mais la cause du mouvement, étant premier principe, sera éternellement cachée. Vous êtes en vie, mais comment? vous n'en saurez jamais rien. Vous avez des sensations, des idées, mais devi» nerez-vous. ce qui vous les donne? cela n'est-il pas la chose du monde la plus occulte?
On a donné des noms à un certain nombre de facultés qui se développent en nous, à mesure que nos organes prennent un peu de force au sortir des téguments où nous avons été renfermés neuf mois (sans qu'on sache même ce que c'est que cette force). Si nous nous souvenons de quelque chose,
on dit: c'est de la mémoire; si nous mettons quelques idées en ordre : c'est du jugement; si nous formons un tableau suivi de quelques idées éparses, dont le souvenir s'est présenté à nous, cela s'appelle de l'imagination ; et le résultat ou le principe de ces qualités est appelé dme, chose mille fois plus occulte encore.
Or, s'il vous plaît, puisqu'il est très vrai qu'il n'est point dans vous un être à part qui s'appelle sensibilité^ un autre qui soit mémoire^ un troisième qui s'appelle jugement^ un quatrième qui s'appelle imagination^ concevrez-vous aisément que vous en ayez un cinquième composé de quatre autres qui n'existent point?
Qu'entendait-on autrefois quand on prononçait en grec le nom de \|'u%>f, ou celui de voDç? entendait-on une propriété de l'homme ? n'était-ce pas l'expression occulte d une chose très occulte ?
Toutes les ontologies, toutes les psychologies ne sont-elles p£Ls des rêves? On s'ignore dans le ventre de sa mère. On s'ignore en naissant, en croissant, en vivant, en mourant.
Le premier raisonneur qui s'écarta de cette ancienne philosophie des qualités occultes corrompit l'esprit du genre humain. Il nous plongea dans un labyrinthe dont il nous est aujourd'hui impossible de nous tirer.
Combien plus sage avait été le premier ignorant qui gavait dit à l'Être auteur de tout : « Tu m'as fait sans que « j'en eusse connaissance, et tu me conserves sans que je « puisse deviner comment je subsiste. J'ai accompli une des « lois les plus abstruses de la physique, en suçant le teton M de ma nourrice ; et j'en accomplis une beaucoup plus M Ignorée, en mangeant et en digérant les aliments dont « tu me nourris. Je sais encore moins comment des idôes H entrent dans ma tête pour en sortir le moment d'après sans M jamais reparaître, et comment d'autres y restent toute ma «< vie, (juelque effort que je fasse pour les en chasser. Je suis « un effet de ton pouvoir occulte et suprême à qui les astres « obéissent comme moi. Un grain de poussière que le vent
« agite ne dit point : c'est moi qui commande aux vents. « In te vivimus, movemur et sumus^; tu es le seul Être, tout « le reste est mode. »
C'est là cette philosophie des qualités occultes que le P. Malebranche entrevit dans le dernier siècle. S'il avait pu s'arrêter sur le bord de l'abîme, il eût été le plus grand ou plutôt le seul métaphysicien ; mais il voulut parler au Verbe ; il sauta dans l'abîme,^ et il disparut.