‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 201 sur 272 · Boileau, ép. xi, t · texte numérisé non relu

Boileau, ép. xi, t

Comme toutes ces peintures, si vraies et si riantes, sont encore relevées par la comparaison des travaux champêtm

avec le luxe et Tûisiveté des villes!

• Tandis que s^ous un dai? la Mallesse ass^oupie

« Traîne le^ lonirs momcats dune inutile vie. »

Thomson, que d'ailleurs j'estime bewicoup. a-t-il riaii de comparable?

Je ne sais même s'il est possible qu'un habitant du Nord puisse jamais chanter les sais^ons aussi bien qu'un homme né dans des climats plus heureux. Le sujet manque à un Écossais tel que Thomson; il n'a pas la même nature à peindre. La vendante chantée par Théocrite, par Virgile, origine joyeuse des premières fêtes et des premiers spectacles, est inconnue aux habitants du cinquante-quatrième degré. Us cueillent tristement de misérables jwmmes sans goût et sans saveur, tandis que nous voyons sous nos fenêtres cent filles et cent garçons danser autour des chars qu'ils ont chargés de raisins délicieux : aussi Thomson n'a pas osé toucber à ce sujet, dont M. de Saint-Lambert a fait de si agréables peintures.

Un grand avantage de notre poète philosophe, c'est d'avoir moins parlé aux simples cultivateurs qu'aux seigneurs des terres qui vivent dans leurs domaines, qui peoTiQit mridiil leurs vassaux, encourager leurs mariages, et être heureux da bonheur d'autrui. loin de l'insolente rapv^cité des opfw«sse«rs: il s'élève contre ces oppresseurs avec une liberté et un rage respectables.

Je sais bien qu'il y a des âmes aussi basses que jalouses pourront me reprocher de rendre à M. de Saint-Laml éloges pour éloges, et de faire avec lui trafic d'aiDCMir-pro| Je leur déclare que je ne saurais l'en estimer moins, qn'il m'ait loué : je crois me connaître en vers mieux qu'eu: je suis sur d'être plus juste qu'eux. Je raie les louanges qu il a daigné me donner, et je n'en vois que mieux son mente.

Permettez-moi, monsieur, de vous parler à présent de la réflexion que vous faites sur les chaumières des laboureurs, sur ces cabanes sur ces asiles du pauvre; toos ocndamnei

îes expressions dans le poème des Saisons^ que vous estimez i'ailleurs autant que moi.

Vous dites, avec très grande raison, qu'une cabane ne peut )as être le logement d'un agriculteur considérable; qu'il faut les écuries commodes, des étables faites avec soin, des grandes vastes et solides, des laiteries voûtées et fraîches, etc.

Oui, sans doute, monsieur, et personne n'est rentré mieux [ue vous dans le détail de l'exploitation rurale ; personne l'a mieux fait sentir combien un laboureur doit être cher à 'État. J'ai l'honneur d'être laboureur, et je vous remercie du )ien que vous dites de nous; mais, puisqu'il s'agit ici de fer- Qiers, comparez, je vous prie, les hôtels des fermiers généaux du bail de 1725 avec les logements de nos fermiers de ampagne, et vous verrez que les termes de chaumière, de ;abane, ne sont que trop convenables; les logements des >lus gros laboureurs en Picardie et dans d'autres provinces ►nt des toits de chaume.

Rien n'est plus beau, à mon gré, qu'une vaste maison rusique dans laquelle entrent et sortent, par quatre grandes pores cochères, des chariots chargés de toutes les dépouilles de a campagne; les colonnes de chêne qui soutiennent toute la harpente sont placées à des distances égales sur des socles le roche ; de longues écuries régnent à droite et à gauche : inquante vaches, proprement tenues, occupent un côté avec eurs génisses; les chevaux et les bœufs sont de l'autre; leur )âture tombe dans leurs crèches du haut de greniers immenes; les granges où l'on bat les grains sont au milieu; et vous avez que tous les animaux, logés chacun à leur place dans ;e grand édifice, sentent très bien que le fourrage, l'avoine [u'il renferme, leur appartiennent de droit.

Au midi de ces beaux monuments d'agriculture sont les )asses-cours et les bergeries ; au nord sont les pressoirs, les îelliers, la fruiterie; au levant, les logements du régisseur et le trente domestiques; au couchant s'étendent les grandes )rairies pâturées et engraissées par tous ces animaux, com- )agnons du travail de l'homme.

I Les arbres du verger, chargés de fruits à noyaux et à pé-

pins, sont encore une autre richesse. Quatre ou cinq cents ruches sont établies auprès d'un petit ruisseau qui arrose ce verger; les abeilles donnent au possesseur une récolte abondante de miel et de cire, sans qu'il s'embarrasse de toutes les fables qu'on a débitées sur ce peuple industrieux, sans rechercher très vainement si cette nation vit sous les lois d'une prétendue reine.

Il y a des allées de mûriers à perte de vue; les feuilles nourrissent ces vers précieux qui ne sont pas moins utiles que les abeilles.

Une partie de cette vaste enceinte est fermée par un rempart impénétrable d'aubépine proprement taillée, qui réjouit l'odorat et la vue.

La cour et les basses-cours ont d'assez hautes murailles.

Telle doit être une bonne métairie; il en est quelques-unes dans ce goût vers les frontières que j'habite; et je vous avouerai même sans vanité que la mienne ressemble en quelque chose à celle que je viens de vous dépeindre; mais, de bonne foi, y en a-t-il beaucoup de pareilles en France?

Vous savez bien que le nombre des pauvres laboureurs et des métayers, qui ne connaissent que la culture, surpasse des deux tiers au moins le nombre des laboureurs riches que la grande culture occupe.

J'ai dans mon voisinage des camarades* qui fatiguent un terrain ingrat avec quatre bœufs, et qui n'ont que deux vaches > il y en a dans toutes les provinces qui ne sont pas plus riches. Soyez très sûr que leurs maisons et leurs granges sont de véritables chaumières où habite la pauvreté: il est impossible qu'au bout de Tannée ils aient de quoi réparer leurs misérables asiles; car, après avoir payé tous les impôts, il faut qu'ils donnent encore à leurs curés la dîme du produit clair et net de leurs champs, et ce qui est appelé dime très improprement est réellement le quart de ce que la culture a coûté à ces infortunés.

Cependant, quand un paysan trouve un seigneur qui le

1. Voltaire, appelant des laboureurs et des cultivateurs « ses camaradat » n'est-ce pas à remarquer ?

[net en état d'avoir quatre bœufs et deux vaches, il croit avoir [ait une grande fortune : en effet, il a de quoi vivre, et rien lu delà; c'est beaucoup pour lui et sa famille; et cette famille îonnaît encore la joie; elle chante dans les beaux jours el dans les temps de récolte.

Ne sachons donc pas mauvais gré, monsieur, à l'aimable auteur des Saisons d'avoir parlé des chaumières de mes camarades les laboureurs. Il est certain qu'ils seraient tous plus à leur aise, si les seigneurs habitaient leurs terres neuf mois de l'année, comme en Angleterre : non seulement alors les possesseurs des grands domaines feraient quelquefois du bien par générosité à ceux qui souffrent, mais ils en feraient toujours par nécessité à ceux qu'ils feraient travailler. Quiconque emploie utilement les bras des hommes rend service à la patrie *.

Je sais bien qu'il y a plus de deux cent mille âmes à Paris qui s'embarrassent fort peu de nos travaux champêtres. De jeunes dames, soupant au sortir de l'Opéra-Comique, ne s'informent guère si la culture de la terre est en honneur; et beaucoup de bourgeois, qui se croient de bonnes têtes dans leur quartier, pensent que tout va bien dans l'univers, pourvu que les rentes sur l'Hôtel de Ville soient payées; ils ne songent pas que c'est nous qui les payons, et que c'est nous qui les faisons vivre.

Le gouvernement nous doit toute sa protection : c'est un crime de lèse-humanité de gêner nos travaux ; c'en est un de nous condamner encore, dans certains temps de l'année, à une honteuse et funeste oisiveté deux ou trois jours de suite : on nous oblige de refuser, après midi, à la terre les soins qu'elle nous demande, après que nous avons rendu le matin

1. La patrie : mot qu'on croirait tout moderne, et qui revient souvent dans les écrits et dans la correspondance de Voltaire. — Grand cultivateur, autant qu'il était écrivain universel, il a vécu h l'étranger, il y vit encore quelque peu, et il ne cesse de réclamer tout le bien-être du cultivateur qui nourrit la patrie, comme il poursuit sans relâche les beaux esprits stériles qui la déni' grent; il plaide pour les braves gens qui la servent au dedans, et il ne ménage pas les autres qui avec beaucoup d'esprit n'en ont pas assez, ou n'ort pas asses de patriotisme pour s'apercevoir qu'ils la desservent à l'étranger.

nos hommages au ciel : on encourage nos manœuvres à perdre leur raison et leur santé dans un cabaret, au lieu de mériter leur subsistance par un travail utile. Cet horrible abus a été réformé en partie ; mais il ne l'a pas été assez ; eh ! qui peut réformer tout?

« Est quadam prodire tenus, si non datur ultra ^ »

Je n'en dirai pas davantage, monsieur, sur des sujets que vous et vos associés avez si bien approfondis pour l'avantage du genre humain.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

7 iuiUet 1769.

Mon cher ange, permettez-moi de réfuter quelques petits paragraphes de votre exhortation du 29 juin, en me soumettant à beaucoup de points. Les Sermons du P. Massillon* sont un des plus agréables ouvrages que nous ayons dans notre langue. J'aime à me faire lire à table ; les anciens en usaient ainsi, et je suis très ancien. Je suis d'ailleurs un adorateur très zélé de la Divinité ; j'ai toujours été opposé à l'athéisme; j'aime les livres qui exhortent à la vertu, depuis Confucius jusqu'à Massillon ; et sur cela on n'a rien à me dire qu'à m'imiter. Si tous les conseils des rois de l'Europe étaient assemblés pour me juger sur cet article, je leur tiendrais le même langage, et je leur conseillerais la lecture à dîner, parce qu'il en reste toujours quelque chose, et qu'il ne reste rien du tout des propos frivoles qu'on tient dans ces repas tant à Rome qu'à Paris.

Il est bon, mon cher ange, que l'on fasse imprimer, sans délai, jour et nuit, sans perdre un moment, ces Guèbres"- sur lesquels je pense précisément comme vous. On me les a dédiés dans le pays étranger, et on me loue, dans Tépître,

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