A M. DUPONT
Ferney, le 7 juin 176P.
Vous donnez à M. de Saint-Lambert* les éloges qu'il a droit d'attendre d'un vrai citoyen et d'un écrivain tel que vous.
1 . Jean-François de Saint- Lambert, marquis, soldat et poète, fort goûté et adulé de son temps, habitué des réunions de Mme Geoffrin et des dîners de Mlle Quinaa't; il fut reçu à l'Académie française dès l'apparition de son poème
Vous ne ressemblez pas à celui qui fournit des nouvelles de Paris à quelques gazettes étrangères, et qui, en dernier lieu, parmi une foule d'erreurs injurieuses au gouvernement, à la réputation des particuliers, et à l'honneur des lettres, a mandé que le poème français des Saisons est inférieur au poème anglais de Thomson. S'il m'appartenait de décider, je donnerais sans difficulté la préférence à M. de Saint-Lambert. 11 me paraît non seulement plus agréable, mais plus utile. L'Anglais décrit les saisons ; et le Français dit ce qu'il faut faire ddus chacune d'elles. Ses tableaux m'ont paru plus touchants et plus riants; je compte encore pour beaucoup la difficulté des rimes surmontée. Les vers blancs sont si aisés à faire, qu'à peine ce genre a-t-il du mérite; l'auteur alors, pour se sauver de la médiocrité et de la langueur prosaïque, est obligé d'employer souvent des idées et des exprebsions gigantesques par lesquelles il croit suppléer à l'harmonie qui lui manque.
ûespréaux recommandait, dans le grand siècle des arts, qu'on polît un écrit,
« Qui dît, sans s'avihr, les plus petites choses, u Fît des plus secs chardons des œillets et des roses; « Et sût, même aux discours de la rusticité, « Donner de l'élégance et de la dignité i. »
Je pense que M. de Saint-Lambert a pleinement exécuté ce précepte. Peut-on exprimer avec plus de justesse et de noblesse à la fois l'action du laboureur?
« Et le soc, enfoncé dans un terrain docile,
« Sous ses robustes mains ouvre un sillon facile. »
Voyez comme il peint, auprès de ses brebis et de son chien,
« La naïve bergère, assise au coin d'un bois,
« Et roulant le fuseau qui tourne sous ses doigts. »
des Saisons. Moins flaUeuse que Voltaire, Mme Du DefTand le traitait d'esprii froid, fade el faux : « Il croit regorger d'idées, écriva t-elle à Walpole, et « c'est la stérilité même; sans les oiseaux, les ruisseaux, les ormeaux et leurs * rameaux, il aurait bien peu de chose à dire... » La postérité a ratifié ce jugement : elle ne lit plus le poème des Saisons; mais elle lira toujours cette lettre qu'il a inspirée à Voltaire sur l'agriculture et la vie des champs, lettre qui est le commentaire vivant de son épitre sur V Agriculture, citée plus haut )age 254.