‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 208 sur 272 · A MADAME LA DUCHESSE ^ CHOISEUL · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE ^ CHOISEUL

A Ferney, 9 avril 1T70.

Madame, en attendant que vous veniez faire votre entrée lans votre nouvelle ville, qu'il est si difficile de fonder; avant [ue je vous harangue à la tôte des capucins^; avant que je DUS présente le vin de la ville, le plus détestable vin qu'on it jamais bu; avant que je vous alfuble du cordon de Saint- 'rançois, que je vous dois; avant que je mette mon vieux œur à vos pieds; pendant que les tracasseries sifflent à vos Teilles, pendant que des polissons sont sous les armes dans e trou de Genève, pendant que tout le monde fait son jubilé hez les catholiques apostoliques romains, pendant que votre mi Moustapha tremble d'être détrôné par une femme, je hante en secret ma bienfaitrice, dans le fond de mes iéserts ; et, comme on ne peut vous écrire que pour vous louer t vous remercier, je vous remercie de ce que vous avez bien oulu faire pour mon gendre Dupuits-Corneille.

J'ai eu l'insolence d'envoyer à vos pieds et à vos jambes les ►remiers bas de soie qu'on ait jamais faits dans l'horrible bîme de glaces et de neiges où j'ai eu la sottise de me con- Iner. J'ai aujourd'hui une insolence beaucoup plus forte. A >eine Monseigneur Atticus-Gorsicus-PoUion a dit, en passant lans son cabinet: « Je consens qu'on reçoive les émigrants, » [ue sur-le-champ j ai fait venir des émigrants dans ma chaunière. A peine y ont-ils travaillé, qu'ils ont fait assez de monres^ pour en envoyer une petite caisse en Espagne. G'est le

I . 11 venait d'en recevoir le brevet. Voir la note, page 360.

2. Après les bas do soie, voici les montres. L'activité de Voltaire semble .ugmenter avec l'âge; les montres do Genève, aujourd'hui encore si renomnées, commençaient leur vogue, grâce à lui, dès 1770.

commencement d'un très grand commerce (ce qui ne devrait pas déplaire à M. l'abbé Terray). J'envoie la caisse à Mgr le duc par ce courrier, afin qu'il voie combien il est aisé de fonder une colonie quand on le veut bien. Nous aurons, dans trois mois, de quoi remplir sept ou huit autres caisses ; nous aurons des montres dignes d'être à votre ceinture, et Homère ne sera pas le seul qui aura parlé de cette ceinture. Je me jette à vos gros et. grands pieds, pour vous conjurer de favoriser cet envoi, pour que cette petite caisse parte sans délai pour Cadix, soit par l'air, soit par la mer; pour que notre protecteur, notre fondateur, daigne donner les ordres les plus précis. J'écris passionnément à M. de La Ponce pour cette aflaire, dont dépend absolument un commerce de plus de cent mille écus par an. Je glisse même dans mon paquet un placet pour le roi. J'en présenterais un à Dieu, au diable, s'il y avait un diable ; mais j'aime mieux présenter celui-ci aux Grâces :

0 Grâces I protégez-nous 1

C'est à vous qu'il faut s'adresser en vers et en prose. Agréez, madame, le profond respect, la reconnaissance, le zèle, l'impatience, les sentiments excessifs de votre très humble et très obligé serviteur,

Frère François, Capucin plus indigne que jamais.

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

Par Versoix, pour le château de Ferney, 20 avril 1770>

Je suis enchanté quand vous avez la bonté de m'écrire, mais je ne me plains point quand vous me négligez. Il faudrait que je radotasse cent fois plus que je ne fais, pour exiger que mon héros, vice-roi d'Aquitaine, premier gentilhomme de la chambre, entouré d'enfants, de parents, d'amis, d'alTaires considérables, domestiques et étrangères, eût du temps à perdre avec ce vieux solitaire qui vous sera attaché jusqu'à son dernier moment

DE VOLTAIRE 3o9

Je m'attendais bien, monseigneur, que les Souvenirs dv madame de Caylus^ vous en rappelleraient beaucoup d'autres. Ils ne disent presque rien; mais ils rafraîchissent la mémoire sur tout ce que vous avez vu dans votre première jeunesse. Tout est précieux du siècle de Louis XIV, jusqu'aux bêtises du valet de chambre La Porte. Je ne crois pas qu'il y ait un seul nom des personnes dont sa cour était composée qui ne puisse exciter encore de l'attention, non seulement en France, mais chez les étrang^ers.

n faut à présent aller en Russie pour voir de grandes choses. Si on vous avait dit, dans votre enfance, qu'il y lurait à Moscou des carrousels d'hommes et de femmes plus magnifiques et plus galants que ceux de Louis XIV; si on ivait ajouté que les Russes, qui n'étaient alors que des troupeaux d'esclaves, sans habits et sans armes, feraient trembler e Turc dans Gonstantinople, vous auriez pris ces idées pour les contes des Mille et une Nuits.

Je serais enchanté que vous pussiez rendre Mlle Clairon au ihéâtre. Je ne jouirais pas à la vérité de cette conversion, mais le public vous en saurait gré (si le public sait jamais »ré dû quelque chose). On passe sa vie à travailler pour des ingrats; on voit deux ou trois générations passer sous ses yeux; elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau : j'entends pour les vices du cœur ; car pour les beaux-arts et le bon goût, c'est autre chose. Le bon temps est passé, il faut Bn convenir. Enveloppez-vous dans votre gloire et dans les plaisirs, c'est assurément le meilleur parti. Vous pourriez très bien, quand vous serez dans le royaume du Prince Noir ^, irons donner l'amusement de faire jouer les Guèbres. Il y a là iin jeune avocat général, M. Dupaty, qui pétille d'esprit. Il 5st idolâtre de la tolérance. Mon apostolat n'a pas laissé de ^aire fortune pai-mi les honnêtes gens; c'est ce qui berce ma i^ieillesse. Mais ce qui la bercerait avec plus de charmes, ce

1. Confuleuces sur la cour de Louis XIV, par Mme de Caylus, nicce d* Mme de Maiulenon.

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