‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 238 sur 272 · A M. ROSSET · texte numérisé non relu

A M. ROSSET

A Ferney, le 22 avril 1774

Monsieur, vous pardonnerez sans doute à mon grand âge et à mes maladies continuelles, si je ne vous ai pas remercié plus tôt du beau présent dont vous m'avez honoré.

J'ai lu avec beaucoup d'attention votre poème sur l'agriculture. J'y ai trouvé l'utile et Tagréable, la variété nécessaire, et la difficulté presque toujours heureusement surmontée.

On dit que vous n'avez jamais cultivé l'art que vous enseignez. Je l'exerce depuis plus de vingt ans, et certainement je ne l'enseignerai pas après vous.

J'ai été étonné que, dans votre premier chant, vous adop tiez la méthode de M. Tull, Anglais, de semer par planches. Plusieurs de nos Français ont voulu mettre en crédit cette innovation. Je puis vous assurer qu'elle est détestable, du moins dans le climat que j'habite. Un homme qui a été longtemps loué dans les journaux, et qui était cultivateur par titres, se ruinait à semer par planches, et était obligé d'emprunter de l'argent, tandis que son nom brillait dans le Mercure.

J'ai défriché les terrains les plus ingrats, qui n'avaient jamais pu seulement produire un peu d'herbe grossière; mais je ne conseillerai à personne de m'imiter, excepté à des moines, parce qu'eux seuls sont assez riches pour suffire à ces frais immenses, et pour attendre vingt ans le fruit de leurs travaux.

Voilà pourquoi l'illustre e/. respectable M. de Saint-Lambert,

^ue vous avouez être distingué par ses talents, adit très juste-ment c< qu'il a fait des Géorgiques pour les hommes chargés de protéger les campagnes, et non pour ceux qui les cultivent; que les Géorgiques de Virgile ne peuvent être d'aucun usage aux pa^'sans; que donner à cet ordre d'hommes des leçons en vers sur leur métier est un ouvrage inutile; mais qu'il sera utile à jamais d'inspirer à ceux que les lois élèvent au-dessus des cultivateurs la bienveillance et les égards qu'ils doivent à des citoyens estimables. »

Rien n'est plus vrai, monsieur; soyez sûr que si je lisais aux paysans de mes villages les Œuvres et les Jours d'Hésiode, les Géorgiques de Virgile et les vôtres, ils n'y comprendraient rien. Je me croirais même en conscience obligé de leur faire restitution, si je les invitais à cultiver la terre enSuisse comme on la cultivait auprès de Mantoue.

Les Géorgiques de Virgile feront toujours les délices des gens de lettres; non pas à cause de ses préceptes, qui sont pour la plupart les vaines répétitions des préjugés les plus grossiers; non pas à cause des impertinentes louanges et de l'infâme idolâtrie qu'il prodigue au triumvir Octave; mais à cause de ses admirables épisodes, de sa belle description de l'Italie, de ce morceau si charmant de poésie et de philosophie qui commence par ce vers:

« 0 fortunatos nimiumi, » et©.

à cause de sa terrible et touchante deç'-.ription de la peste; enfin à cause de l'épisode d'Orphée.

voilà pourquoi M. de Saint-Lambert donne aux Géorgiques l'épithète de charmantes, que vous semblez condaniper.

J'aurais mauvaise grâce, monsieur, de me plaindre aue vous avez été plus sévère envers moi qu'envers M. de Saint- Lambert. Vous me reprochez d'avoir dit, dans mon Discours à l'Académie, qu'on ne pouvait faire f'es Géorgiques en français, l'ai dit qu'on ne l'osait pas, et i^ n'ai jamais dit qu'on ne le pouvait pas. Je me suis plaint de la timidité des auteurs et

f. Georg., chant II, v. 458.

non pas de leur impuissance. J'ai dit, en propres mois, qu'on avait resserre les agréments de la langue dans des bornes trop étroites. Je vous ai annoncé à la nation; et il me paraît que vous traitez un peu mal votre précurseur.

Il me semble que vous en voulez aussi à la poésie dramatique, quand vous dites « que la prose a eu au moins autant départ h la formation de notre langue que la poésie de notre théâtre ; et que quand Corneille mit au jour ses chefs-d'œuvre, Balzac et Pélisson avaient écrit, et Pascal écrivait ».

Premièrement on ne peut compter Balzac, cet écrivain de phrases ampoulées, qui changea le naturel du style épistolaire en fades déclamations recherchées.

A l'égard de Pélisson, il n'avait rien fait avant le Cid et Cinna.

Les Lettres provinciales de Pascal ne parurent qu'en 1654; et la tragédie de Cinna, faite en 1642, fut jouée en 1643. Ainsi il est évident, monsieur, que c'est Corneille qui, le premier, a fait de véritablement beaux ouvrages en notre langue.

Permettez-moi de vous dire que ce n'est pas k vous de rabaisser la poésie. J'aimerais autant que M. Dalembert et M. le marquis de Condorcet rabaissassent les mathématiques: que chacun jouisse de sa gloire. Celle de M. de Saint-Lambert est d'avoir enseigné aux possesseurs des terres à être humains envers leurs vassaux; aux ministres, à adoucir le fardeau des impôts autant que l'intérêt de l'État peut le permettre. Il a orné son poème d'épisodes très agréables. Il a écrit avec sensibilité et avec imagination.

Vous avez joint, monsieur, l'exactitude aux ornements; vous ayez lutté à tout moment contre les difficultés de la langue, et vous les avez vaincues. M. de Saint-Lambert a chanté la nature, qu'il aime, et vous avez écrit pour le roi. La Fontaine a dit :

« On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

« Les dieux, sa maîtresse, et son roi. « Ésope le disait: j'y souscris quant à moi^ »

Ésope n'a jamais rien dit de cela; mais qu'importe?

1. La citation est inexacte : il y a dans La Fontaine (liv. 1, xiv) : * Malherbe le disait. »

î'ïa LETTRES CHOISIES

A M. LE COMTE CAMPL

A Ferney, 8 juillet 1774.

« Nardi parvus onyx eliciet cadumi. »

Le Dialogue de Pégase et du Vieillard^ m'a valu une lettre de vous, que je proposerais à tous les jeunes gens comme une leçon de raison et de goût. Il est d'une belle âme et d'un esprit juste de sentir de l'horreur et du mépris pour ce discours que Photin tient à Ptolémée dans la Pharsale, et que Corneille a si malheureusement imité dans sa tragédie de Pompée^, si remplie de grandes beautés et de défauts insupportables.

Lucain tombe d'abord dans une faute, dans une contradiction que Corneille ne s'est point permise ; c'est de dire que Ptolémée est un enfant plein d'innocence : Puer est, innocua est œtas; et de dire, quelques vers après, que Photin conseilla l'assassinat de Pompée en homme qui savait flatter les pervers et qui connaissait les tyrans :

« Sed melior suadere malis, et nosse tyrannos, « Ausus Pompeium letho damnare Photinus*. »

Mais j'ai toujours vu avec chagrin, et je l'ai ait hardiment, que le Photin de Corneille débite plus de maximes de scélératesse que celui de Lucain; maximes cent fois plus dangereuses, quand elles sont récitées devant les princes, avec toute la pompe et toute l'illusion du théâtre, que lorsqu'une lecture froide laisse à l'esprit la liberté d'en sentir l'atrocité.

Je ne m'en dédis point, je ne connais rien de si affreux que ces vers :

« Le droit des rois consiste à ne rien épargner; « La timide équité détruit l'art de régner.

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