LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMEES DU ROL
22 mars 1775.
Je viens de recevoir, monsieur, l'épître de votre prétendu chevalier de Morton^, qui est aussi inconnu de moi et de Genève que ses vers, quoique le titre porte, imprimé à Genève. Je vois bien que cette brochure est de quelqu'un qui me fait l'honneur de vouloir imiter mon style, et qui se cache sous ma chétive bannière. C'est un homme cependant qui a beaucoup d'esprit, et même de talent.
Mais comment avez-vous pu imaginer un moment que cette épître fût de moi? Comment aurais-je pu vous parler des soupers de l'Épicure-Stanislas, qui ne soupait jamais, et qui
1. Il avait paru une Epître au comte de Tress..., sur ces pestes pulliquei, qu'on appelle philosophes, par le chevalier de Morton. L'Avis aux Parisiens, qui est en léle, est rédigé de manière à faire croire que Voltaire en était l'auteur. Tout le monde y fut pris un instant. Tressan lui-même fit imprimer une Réponse du comte de 7^"*, d l'Épitre du chevalier de Morton, qui commence ainsi :
« O Voltaire! ô mon maitrel ô mon illustre amil »
ce qui ne -pouvait que prolonger l'erreur publique. Toutes les expressions que Voltaire relève dans sa lettre sont dans YÉpitre au comte de Tress... attribuée «ujourdliui à Cubières (Beuchot).
m LETTRES CHOISIES
laissa longtem^^s sa petite cour sans souper? Personne, vous le savez, ne ressemblait moins à Épicure. M. le chevalier vous dit que ces soupers 'pullulaient dans les cours de l'Europe ; car ih pullulaient ne peut se rapporter qu'aux soupers prétendus, à moins que ce mot ne se rapporte à vos vers, dont l'auteur parle plus haut. Si jamais vous rencontrez le cheva- 1 er de Morton, dites-lui qu'il faut écrire avec netteté, et bien savoir le français avant de faire des vers dans notre langue. Avertissez-le que ni ses vers ni ses soupers ne pullulent. Persiiadez-le bien que des feux follets d'un instinct perverti dont on est fier forment le galimatias le plus absurde.
Que veut dire déchirer l'enveloppe des infiniment petits? Comment dissêquc-l-on un amas de fourmis? qu'est-ce qu'un critique à la toise? qu'est-ce qu'un homme qui monte un microscope, et qui, le vers suivant, monte sur des tréteaux? Pouvez-vous supporter ces vers :
« En vain au Capitole un pontife ennemi
« Sonnerait le tocsin de Saint-Barthélemi.
« Louis voulut régner, il ne se trompa guères :
« Un prince avec les arts mène un peuple en lisières. »
iN'avez-vous pas senti l'incorrection qui défigure continuellement cet ouvrage? Ce n'est qu'un tissu d'idées incohérente et mal digérées, exprimées souvent en solécismes, ou en termes obscurs pires que des solécismes.
II y a de beaux vers détachés. On ne peut qu'applaudir à ceux-ci :
« Le philosophe est seul, et l'imposteur fait secte.... « Il prouva, quoi qu'en dît la Sorbonne offensée, « Que le burin des sens grave en nous la pensée. »
Je vois là de l'esprit, de la raison, de l'imagination dans l'expression, et de la clarté, sans laquelle on ne peut jamais ien écrire. Mais, monsieur, quelques vers bien frappés ne; suffisent pas. Si Boileau n'avait que de ces beautés isolées, il ne serait pas le premier de nos auteurs classiques. Il faut] que le fil d'une logique secrète conduise l'auteur â chaquei pas; que toutes les idées soient liées naturellement, et nais-j
sent les unes des autres^; qu'il n'y ait pas une seule phrase obscure; que le mot propre soit toujours employé; que la rime ne coûte jamais rien au sens, ni le sens à la rime. Et quand on a observé toutes ces règles indispensables, on n'a encore rien fait, si le poème n'a pas cette facilité et cet agrément qui ne se définissent point, et qui frappent le lecteur le plus ignorant, sans qu'il sache pourquoi.
J'ai dit souvent que la meilleure manière de juger des vers c'est de les tourner en prose en les débarrassant seulement de la rime ; alors on les voit dans toute leur turpitude.
« Les hommes, cher Tressan, sont des machines étrange.-,
« Lorsque, fiers des feux follels dun instiDct perverti,
« Ils vont persécutant l'écrivain sans partisans,
« Et qui veut réparer les ruines de leur raison.
tt Sans doute tu les connais, et leurs travers
« Ont souvent égayé tes vers du sel d'Aristophane. »
Vous découvrez d'un coup d'œil toutes les impropriétés de ces expressions, et l'incohérence des idées ; la rime ne vous fait plus illusion.
« Scribendi recte sapere est et principium et fons^».
Examinez, je vous prie, avec attention ces vers-ci :
« Le philosophe est seul, et l'imposteur fait secte, a Aisément à ce trait chacun peut distinguer « Le vrai roi du tyran qui veut nous subjuguer, a N'on, ne distinguons rien, nous dira la Sorbonue : « Nous sommes dans l'État le seul corps qui raisonne. ••»