‹ Lettres choisies; édition à l'usage des classesChapitre 259 sur 272 · A M. LE BARON D'ESPAGNAC · texte numérisé non relu

A M. LE BARON D'ESPAGNAC

A Ferney, 9 mai 1777.

Monsieur, ces jours passés je rencontrai Eustache Prévôt, dit La Flamme, l'un des invalides que vous avez eu la bonté de me donner. 11 me dit qu'il était presque aveugle; je lui répondis que je ne voyais pas trop clair. 11 ajouta qu'il était très malade ; je lui répliquai que j'étais tombé en apoplexie il y a près de deux mois, comme cela n'est que trop vrai. Il m'avoua, en soupirant, qu'il était cassé de vieillesse; je lui fis confidence que j'avais quatre-vingt-trois ans. Enfin il me conjura d'obtenir de vous que vous daignassiez l'admettre parmi les invalides de votre Hôtel. Il me protesta qu'il voulait avoir la consolation de mourir sous vos lois et sous vos yeux. Je vous demanderais la même grâce pour moi; mais il faut donner la préférence à un vieux soldat qui a essuyé plus de coups de fusil que je n'en ai jamais tiré à des lapins.

Permettez donc que je vous présente ma requête pour La Flamme, qui me paraît en effet un peu éteinte. Ajoutez cette grâce à toutes celles dont vous m'avez honoré, et soyez persuadé du respect, de l'attacliement, et de la profonde estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre, etc.

AM.GIiN*.

A Ferney, 20 juin 1777.

En passant tout d'un coup par-dessus les compliments et les remerciements que je vous dois, monsieur, je commence par

1, Auteur d'un livre sur Les vrais Principes du gouvernement français, démontrés par la raison et par les faits.

vous avouer que despotique et monarchique sont tout juste la même chose dans le cœur de tous les hommes et de tous les êtres sensibles. Despote {herusj signifie maître, et monarque signifie seul maître, ce qui est bien plus fort. Une mouche est monarque des animalcules imperceptibles qu'elle dévore; l'araignée est monarque des mouches, puisqu'elle les emprisonne et les mange; l'hirondelle domine sur les araignées ; les pies-grièches mangent les hirondelles : cela ne finit point. Vous ne disconviendrez pas que les fermiers généraux ne nous mangent; vous savez que le monde est ainsi fait depuis qu'il existe. Celan'empêche pas que vous n'ayez très lumineusement raison contre l'abbé Mably, et je vous en rends, monsieur, mille actions de grâces. Vous prouvez très bien que le gouvernement monarchique est le meilleur de tous; mais c'est pourvu que Marc-Aurèle soit le monarque ; car d'ailleurs qu'importe à un pauvre homme d'être dévoré par un lion ou par cent rats? Vous paraissez, monsieur, être de l'avis de VEsprit des Lois, en accordant que le principe des monarchies est l'honneur, et le principe des républiques, la vertu. Si vous n'étiez pas de cette opinion, je serais de celle de M. le duc d'Orléans, régent, qui disait d'un de nos grands seigneurs : « C'est l'homme le plus parfait de la cour; il n'a ni humeur ni honneur; » et je dirais au président de Montesquieu que, s'il veut prouver sa thèse en disant que dans un royaume on recherche les honneurs, on les recherche encore plus dans les républiques. On courait après les honneurs de l'ovation, du triomphe, et de toutes dignités. On veut même être doge à Venise, quoique ce soit vanitns vanitatum. Au reste, monsieur, vous êtes beaucoup plus méthodique que cet Esprit des Lois, et vous ne citez jamais ;\faux, comme lui, ce qui est un point bien important; car, si vous voulez vérifier les citations de Montesquieu, vous n'en trouverez pas quatre de justes; je m'en suis donné autrefois le plaisir. Je suis édifié, monsieur, de la circonspection avec laquelle vous vous arrêtez, dans le texte, au règne de Henri IV : tout ce ([ue vous dites m'instruit; et je prends la liberté de deviner ce que vous ne dites pas. Je vous remercie surtout de la manière

dont vous pensez et dont vous vous exprimez sur ce gouvernement tartare qu'on appelle féodal; il est perfectionné, dit-on, à la diète de Ratisbonne; il est abhorré à une demi lieue de chez moi, à droite et à gauche ; mais, par une de nos contradictions françaises, il subsiste dans toute son horreur, derrière mon potager, dans les vallées du mont Jura; et douze mille esclaves des chanoines de Saint-Claude, qui ont eu l'insolence de ne vouloir être que sujets du roi, et non serfs et bêtes de somme appartenants à des moines, viennent de perdre leur procès au parlement de Besançon, attendu que plusieurs conseillers de grand'chambre ont des terres où la mainmorte est en vigueur, malgré les édits de nos rois : tant la jurisprudence est uniforme chez nous! Enfin votre livre mi'instruit et me console; j'en chéris la méthode et le style. Vous n'écrivez point pour montrer de l'esprit, comme fait l'auteur de l'Esprit des Lois et des Lettres persanes; mais vous vous servez de votre esprit pour chercher la vérité. Jugez donc, monsieur, si je vous ai obligation de l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer votre ouvrage; jugez si je le lis avec délices, et si je n'emploie qu'une formule vaine en vous assurant que j'ai l'honneur d'être, avez la plus respectueuse estime, et la plus sensible reconnaissance, etc.

A M. DUTERTRK,

Page 1