NOTAIRE A PARIS
16 juillet 17T7.
Ayant encore, monsieur, le ridicule de n'être point mort, je vous envoie, si vous le trouvez bon, mon certificat de vie, qui servira de ce qu'il pourra. Dieu merci, je n'entends rien du tout à mes affaires; vous avez eu la bonté de vous en charger, et c'est ma seule consolation. M. le duc de Bouillon, Altesse Sérénissime, a daigné m'écrire des lettres pleines de bienveillance; mais il m'a déclaré que ce n'était pas à lui à me payer les vingt-deux ou vingt-trois mille francs qui me sont dus par Son Altesse Sérénissime monseigneur son père.
Son Altesse Sérénissime Mgr le duc de Wurtemberg, qui
me doit aussi beaucoup d'argent, me paie en politesses. Mes maçons, mes charpentiers et mon boucher, qui ne sont pas si polis, me feraient mettre en prison pour être payés, si Dieu ne m'avait pas accordé le bénéfice d'âge de quatre-vingt-trois ans.
Je présume, monsieur, que, dans ma détresse, vous avez eu pitié de moi, et que vous avez satisfait la succession de M. de Laleu. C'est une chose bien étonnante qu'il ait mieux aimé me prêter vingt-deux mille francs de sa caisse que de me les faire payer par feu M. le duc de Bouillon. Il est encore plus étonnant que M. d'Ailly m'ait fait perdre l'hypothèque privilégiée que j'avais sur tous les biens de ce prince; c'est un malheur irréparable.
Je n'ai d'espérance et de ressource que dans votre sagesse, dans votre exactitude, et dans l'amitié dont vous m'avez déjà donné des marques. Je viendrais vous en remercier, si mon âge, ma santé, et ma bourse, me permettaient de faire le voyage. Je prendrais quelque petit appartement dans votre voisinage, pour apprendre, pendant quelques jours, à connaître un peu cette ville, que je n'ai vue depuis trente années.
k M. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE.
26 novembre 1777.
Je dois autant de reconnaissance que d'estime au vrai Baron, pius connaisseur que Baron. Nous sommes encore bien loin de livrer Irène aux bête.= féroces du parterre de Paris; mais j'ai eu le temps de remédier aux très grands défauts que vous aviez trouvés au second acte.
Permettez-moi de résister obstinément aux autres critiques qui sont trop contraires à l'esprit dans lequel j'ai fait Irène
A l'égard de la catastrophe, il faut bien se donner de garde de l'allonger. Le parterre s'en va dès que l'héroine est morte. Il ne faut que le spectacle attendrissant de l'amant et du père, qui disent chacun deux mots aux genoux de la mourante.
« Omne supervacuum pleuc de pectore manat*. » U Horace Art poét., v. 337.
Mon imagination décrépite est d'ailleurs aux ordres de votre critique judicieuse, et mon cœur est encore plus aux ordres de votre cœur. Vous vous êtes heureusement corrigé de l'habitude affreuse de m'écrire, deux fois par an, quatre mots indéchiffrables qui ne signifient rien. Cela est bon pour la petite poste de Paris, pour avertir un homme oisif qu'il est prié à souper chez une femme oisive, avec des gens qui n'ont rien à faire ni à dire. Je n'ai pas un moment à moi dans la journée : je suis accablé de travaux incroyables, de maladies, et d'années, et cependant je trouve encore des moments pour raisonner avec vous, pour vous dire que je vous aime tendrement, surtout quand voua gecmez avec moi votre paresse, et que je viendrai vous voir, si je puis jamais supporter le voyage, et si je ne meurs point en chemin; mais la destinée m'a toujours contredit. Nous formons des projets avec Mme Denis, avec M. et Mme de Villette : nous arrangeons ces projets à midi, et nous en découvrons toutes les impossibilités à deux heures. Cette Mme Denis vous écrit à la fin. vous voyez bien qu'on n'est pas incorrigible. Pour moi, je tâche de me corriger, moi et mes ouvrages, dans un âge oti l'on prétend qu'on est incapable de tout.
Je n'en crois rien. Si j'avais fait une faute à cent ans, je voudrais la réparer à cent et un. Adieu, si j'avais tort de vous aimer, je ne m'en corrigerais pas.
A FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE
A Ferney, 6 janvier 1778.
Sire, grand homme, que vous m'instruisez, que vous me consolez, que vous me fortifiez dans toutes mes idées au bout de ma carrière! Votre Majesté, ou plutôt Votre Humanité, a bien raison : le fatras métaphysique, théologique, fanatique, est sans doute ce que nous avons de plus méprisable, et cependant on écrira sur ces chimères absurdes tant qu'il y aura des universités, des esprits faux, et de l'argent à gagner.
Parmi les géomètres, il n'y a guère eu qu'Archimède et Newton qui aient acquis une véritable gloire, parce qu'ils ont inventé des choses très difficiles, très inconnues, et très utiles; il n'y a point de gloire pour ceux qui ne savent que diviser A — B + C, par X — Z, et qui passent leur vie à écrire ce que les autres ont imaginé.
Pour l'histoire, ce n'est, après tout, qu'une gazette; la plus vraie est remplie de faussetés ; et elle ne peut avoir de mérite que celui du style. Ce style est le fruit de la littérature : c'est donc à la littérature qu'il faut s'en tenir. C'est ainsi que pensa le grand Condé dans sa retraite de Chantilly; c'est jainsi que pense le grand Frédéric à Sans-Souci.
Je me jette à vos pieds du fond de mon trou, avec tout le respect, toute la reconnaissance, toute l'admiration que vous ne pouvez pas m'empêcher de ressentir, quoique cela doive vous être fort indifférent dans le comble de votre grandeur et de votre gloire.
A MAD.AME LA MARQUISE DU DEFFAND
Paris, 11 février 1778.
J'arrive*, mort, et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de Mme la marquise du Deffand.
A M. TROxNCHlN.