A M. LE COMTE DE LALLY
26 mai 1778.
Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle; il embrasse bien tendrement M. de Lally^! il voit que le roi est le défenseur de la justice : il mourra content*.
triomphes allaient, bien qu'à 84 ans, abréger ses jours. Il fallail que Voltaire, cet esprit, ce génie si parisien, vînt, après tant et de si longues absences, s'éteindre à P»ris où il était né.
1. Benjamin Franklin, le grand publiciste, philosophe et homme d'Etal américain, dont la réputation remplissait déjà le monde, et que la France eut l'honneur d'avoir pour hùto. Voir La vie de Franklin par Mignet ; les Causeries du Lundi, tome VII par Sainte-Beuve, et surtout ses œuvres et ses mémoires, publiés par La Boulaye.
2. Par une délicatesse toute française à l'égard d'un Américain, Voltaire donna cette bénédiction en anglais : < God and Liberty. » •
3. La nouvelle de la réhabilitation du comte de Lally-Tolendal. Voir la note, ■ page 383. '
4. Ce billet est daté du 26 mai, Voltaire mourut le 30 du même moi».
JUGEMENTS DE l\ni. D. NisARD, Saim-Marc-Girardix, Sainte-Beuve, Ernest Bersot,
SUR LA CORRESPONDANCE DE VoLTAlRE.
« Voltaire épistolier remp.it toute l'idée que nous nous fsusons de l'esprit. 11 y a d'abord l'esprit de bon sens,
« Esprit, raison qui finement s'exprime. »
a dit Chénier, qui l'avait vu sur les lèvres de Voltaire. C'est cet esprit qui, dans nos premiers conteurs, nait tout formé, et, parmi tant do mots et de tours destinés à la refonte, crée un français qui ne changera pas. C'est celui qui, dans Villon et Marot, se dégage des allégories du moyen âge et résiste aux premières superstitions pour l'antiquité classique. Dans Molière, dans La Fontaine, dans Le Sage, c'est une moitié charmante et immortelle de la littérature. Nous avons beaucoup de cet esprit-là dans nos jugements sur les autres, fort peu dans nos jugements sur nous-mêmes. Personne n'en a plus que Voltaire. On a dit de lui : « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde. » Oui, mais cet esprit de tout le monde, c'est encore le sien...
Il y a une autre sorte d'esprit qui fait presque toujours compagnie à la raillerie enjouée, c'est l'art de louer, aussi en perfection dans notre pays que l'art de railler. Dans l'opinion des étrangers, c'est notre travers. En tout cas, ne l'a pas qui veut, et peut-être ne nous le reproche-t-on que parce qu'on nous l'envie. Il est très vrai que l'art de louer n'est pas une vertu héroïque; mais c'est encore moins un vice. Voltaire y est exquis. Railler ne lui est pas plus naturel que louer. Voltaire a un grand art : il nous fait goûter des louanges qui ne sont pas pour nous. Je me suis demandé pourquoi nous aimons tant ces friandises que d'autres ont mangées; le motif nous fait honneur : c'est notre tendresse à la louange et notre désir de la mériter.
Outre l'art de louer les autres, il y a dans la Correspondance l'art de recevoir leurs louanges. Celui-là est plus difficile. L'homme qui reçoit une louange est si disposé à s'en faire l'écho, et cette sorte d'écho qui renvoie plusieurs fois le son ! Il est poussé sur une pente si glissante, et s'y retenir demande tant de vertu! Voltaire y réussit, et sa vertu ne sent pas la peine. Il ne prend pas tout ce qu'on lui donne; bon moyen de s'assurer d'autant [)lus ce qu'il prend. Quand nous louons les gens, nous aimons qu'ils y fassent quelque défense; cela nous y entête, et nous redoublons, plus jaloux de les convaincre de notre bon goût que de les persuader de leur mérite. Que de louanges ainsi renchéries Voltaire ne s'est-il pas attirées, en se dérobant à des louanges ordinaires...
... S'il y avait à préférer dans l'excellent, je préférerais parmi ces lettres celles dont le sujet est littéraire. Je voudrais qu'on en fit un recueil. Ce cours de littérature sans plan et sans dessein, cette poétique sans dissertation, cette rhétorique «ans règle d'école, serait un livre unique. Vrltaire parle des choses de l'esprit
comme on en parle entre honnêtes gens qui songent plus à échanger des Idées agréables qu'à se faire la leçon. Les genres sont sentis plutôt que définis, et leurs limites plutôt indiquées comme des convenances de l'esprit humain, que etées en travers des auteurs comme des barrières. Le goût n'est pas une doctrine, encore iioins une science; c'est le bon sens dans le jugement des livres et des écrivains. La vérité, au lieu de s'imposer, se donne comme un plaisir d'esprit dont Voltaire nous invite à essayer. Il y a des prescriptions, des conseils, car il faut bien que le temple du goiît ait une enceinte sacrée; mais quiconque sait n'être pas ennuyeux à le droit d'y entrer, fût-ce par la brèche...
Je ne sache pas de meilleur guide que sa Correspondance, pour apprendre à lire et à juger les écrivains des deux derniers siècles, et Voltaire lui-roêmo. Il a vu tous ses côtés faibles; et comme s'il eût trouvé moins dur d'aller au-devant de la critique que de l'attendre, il a fait sa propre confession. 11 aimait si peu les censeurs qu'il était homme à leur ôter, par malice, la primeur de leurs critiques, et à garder sur eux l'avantage de voir ses propres défauts avant eux. Peut-être, par une dernière illusion de l'amour propre, espérait-il qu'on le défendrait contre ses scrupules et que ses péchés avoués lui seraient remis. En tout cas, on n'a pas besoin de chercher des témoins pour lui faire son procès; on a les aveux du coupable...
On ne peut guère lire la Correspondance de Voltaire sans penser au recueil qui y ressemble le plus dans l'antiquité, les Lettres de Cicéron.
L'amour de la gloire est l'âme de ces deux recueils, et ce que Voltaire fait dire au Cicéron de sa Rome sauvée :
" Romains, j'aime la gloire et ne veui pas m'en taire, »
est aussi vrai du poète que de son héros. La même faiblesse se trahît dans le Romain et dans le Français; c'est cette vanité si reprochée à tous les doux, dans Cicéron plus abandonnée et plus naïve, dans Voltaire mieux conduite. Tous les genres d'esprit de la Correspondance brillent dans les Lettres, sauf l'esprit de se faire louer, dont Voltaire donne plus volontiers la commission aux autres, et dont Cicéron se charge lui-même. Même naturel dans les deux ouvrages, avec plus d'éclat dans Cicéron, par le bonheur d'une langue plus colorée et plus sonore; avec plus de finesse et de saillies dans Voltaire; même critique exquise et même délicatesse de goût, si ce n'est que les erreurs de Cicéron sur les choses de l'esprit viennent de sa faiblesse pour la rhétorique, et celles de Voltaire, de sa faiblesse pour lui-même. Mais l'ancien me semble avoir un grand avantage sur le moderne. 11 y a plus de cœur daQs les Lettres que dans la Correspondance ; je devrais dire un caur plus cultivé. La famille seule cultive le cœur. Le père qui a connu ce <|ue c'est que d'aimer quelqu'un plus que soi-même, a senti tout son cœur; et telle est la chaleur de l'amour paternel que le même homme en aime mieux tout ce qui est à aimer. Cicéron, tendre père d'une fille charmante, père désespéré quand il la perdit, en est meilleur i itoyen, plus attaché à ses amis, plus épris de la vérité, aquelle devient plus chère à l'homme chez qui la tendresse de cœur se communique à l'esprit et qui aime la vérité à la fois comme une lumière et comme un
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