D. NISARD
{Histoire de la littérature française, t. IV, ch. ix.)
« Les lettres de Voltaire nous font entrer dans l'intérieur de ce génie vif et souple, de cette raison à la fois ardente et juste, de cette activité merveilleuse qui faisaient la force de Voltaire. Nous le voyons dans cette correspondance s'occupant tout à la fois de littérature et de politique, de ses tragédies et de ses affaires, de sa manufacture de montres, à Ferncy, et des Calas ou des Sirven à défendre, de ses maisons de campagne et de la guerre de sept ans à finir, de ses contes en vers ou en prose, et du ministère de M. Turgot. Sob génie est applicable et appliqué à tout avec succès et avec grâce. Ce don de réussir et de faire servir l'agrément de l'esprit aux plus sérieux desseins de la raison humaine, Voltaire l'a jusqu'à la fin de sa vie et aussi dès le commencement...
u Voltaire ne se sert pas seulement de sa fortune pour donner libre carrière à la hardiesse de sa pensée, il s'en sert aussi pour faire le bien autour de lui. Il est bienfaisant et généreux ; partout nous le voyons disposé, et même dès sa jeunesse, à servir ses amis, à soulager la misère des hommes de lettres, dût-il même faire des ingrats, et il en a fait beaucoup. A Ferney, il fonde une fabrique de montres, et le voilà vantant et vendant ses montres dans toute l'Europe. U roet, dans son zèle à soutenir la manufacture qui fait vivre je ne sais combien d'ouvriers, l'activité ingénieuse qui est le propre de son caractère. Non seulement il fonde des manufactures, il est agriculteur, il aime la campagne, il aime ses bœufs « gui lui font leurs gros doux yeux »; il veut même avoir un haras
» Ce que j'aime dans Voltaire, c'est qu'en lui, si l'homme de lettres marche le premier, il ne marche pas seul. Derrière l'écrivain il y a l'homme qui a ses goûts divers et qui même ne demande pas mieux, à soixante-quatre ans, que de s'en faire un nouveau, celui des chevaux et des bestiaux. Jamais personne n'a plus aimé les lettres et ne les a plus cultivées ; jamais personne n'a donné plus d'ascendant à l'esprit; mais la littérature n'c?t pas tout pour Voltaire; il a les goûts et les affections qui honorent les hommes et qui rendent heureux; il aime la nature: il aime ses amis...
« Celte chaleur de sentiment que Voltaire a dans ses affections privées, cette généreuse siocérité de cœur qu'il a avec ses amis, il l'a aussi dans ses opinions politiques et philosophiques, et dans le chef de parti, en lui je retrouve l'homme. C'est là ce que j'aime. 11 n'est pas toujours permis aux hommes de parti, et surtout aux chefs de parti, de se livrer à leurs bons sentiments; le soin des circonstances et des personnes les maîtrise; ils font tous plus ou moins comme Agamemnon qui, pour rester chef de la Grèce sacrifie sa fille Iphigénie. Voltaire a bien fait aussi quelques sacrifices à son parti ; il a souvent loué dtS «ots qui prenaient la cocarde de la philosophie, et cela devait coûter à son goiit «t à sa malice naturelle. Mais il n'a jamais sacrifié les bonnes et grandes opinions, même à la faveur des salons et du public. Je ne parle pas ici de la défense de Calas et de Sirven. 11 était alors avec l'opinion publique; il la dirigeait.
M Voltaire ne se croit pas obligé de respecter toujours l'opinion publique; il croit que la raison publique a fait quelque progrès; mais quelle lenteur ! que d'obsacles ! que de préjugés ! qu'il y a de Welches parmi les Français! Or les Welches ont beau se nommer le peuple, le public, la nation, tous ces grands mots coUec tifs ne font pas peur à Voltaire, et il se moque fort lestement du peuple, quand le peuple lui semble se tromper. — << Le roi de Prusse, écrit-il à M. Constant de
Rebecque, en 1776, a bien consolé M. d'Etalonde de la barbarie des Welches. m Jai toujours peine à concevoir comment une nation si agréable peui ou-e en ■ même t«mps si féroce, comment elle peut passer si aisément de l'Opéra à la
« Saint-Barthélemy, être tantôt composée de singes qui dansent et tantôt d'ours qui u hurlent; être à la fois siingénieuse etsi imbécile; tantôt si courageuse et tantôt si « poltronne. » Ailleurs, à propos de je ne sais quelle bêtise ou superstition populaire, il se fâche tout rouge contre le peuple. « A l'égard du peuple, écrit-il à M. Tabareau, en 1769, il sera toujours sot et barbare... Ce sont des bœufs aux quels il faut un joug, un aiguillon et du foin... »
« Est-ce que Voltaire n'aimait pas les hommes et le peuple? 11 les aimait beaucoup et très sincèrement, sans afTectation, sans charlatanisme ; mais illes jugeait. Il les voulait éclairés et heureux; il détestait leur ignorance et leur grossièreté; il venait en aide à leur misère et il soutenait de ses éloges les princes et les ministres qu'il voyait travailler au bonheur et à l'instruction du peuple : témoin son enthousiasme sincère et généreux pour les commencements du règne de Louis XVI et pour le ministère de Turgot, pour Malesherbcs, pour Louis XVI et pour leur dévouement à l'État et au peuple... Je sais gré à Voltaire de l'amour sinccu; qu'il a eu pour ce roi si jeune et si bon, pour Louis XVI qui aimait son p upln et qui voulait qu'il fût heureux; je lui sais gré des éclaircissements qu'il demande à tous SCS amis sur le caractère du roi, sur son esprit, sur ses vertus, et des heureux augures qu'il en tire pour l'avenir du pays et du roi, augures, hélas ! bien cruellement trompés.,.. »