Voir sur l'abbé d'Olivet la note plus haut
daignait me lire, au chevet de mon lit. Vous allez croire peut être qu'elle me lisait quelque chant de l'Arioste, ou quelqu'un de nos romans. Non ; elle me lisait les Tiisculanes de Cicéron ; etj après avoir goûté tous les charmes de cette belle latinité, elle examinait votre traduction, et s'étonnait d'avoir du plaisir en français. Il est vrai qu'en admirant l'éloquence de ce granc homme, cette beauté de génie, et ce caractère vrai de vertu el d'élévation qui règne dans cet ouvrage, et qui échauffe le cœur, sans briller d'un vain éclat; après, dis-je, a\oir rendu justice à cette belle âme de Cicéron, et au mérite comme à la difficulté d'une traduction si noble, elle ne pouvait s'empêcher de plaindre le siècle des Cicéron, des Lucrèce, des Hortensius, des Varron, d'avoir une physique si fausse et si méprisable; et malheureusement ils raisonnaient en métaphysique tout aussi faussement qu'en physique. C'est une chose pitoyable que toutes ces prétendues preuves de l'immortalité de l'âme alléguées par Platon. Ce qu'il y a de plus pitoyable peut-être est la confiance avec laquelle Cicéron les rapporte. Vous avez vous-même, dans vos notes, osé fah'e sentir le faille de quelques-unes de ces preuves ; et si vous n'en avez pas dit davantage, nous nous en prenons à votre discrétion. Enfin le résultat de cette lecture était d'estimer le traducteur autant que nous méprisons les raisonnements de la philosophie ancienne. Mon lecteur ne pouvait se lasser d'admirer la morale de Cicéron et de blâmer ses raisonnements. Il faut avouer, mon cher abbé, que quelqu'un qui a lu Locke, ou plutôt qui est son Locke à soi-même, doit trouver les Platon des discoureurs, et rien de plus. J'avoue qu'en fait de philosophie un chapitre de Locke ou de Clarko est, par rapport au bavardage de l'antiquité, ce que l'optique de Newton est par rapport à celle de Descartes. Enfin vous en penserez ce qu'il vous plaira: mais j'ai cédé au désir de vous dire ce qu'en pense une femme conduite par les lumières d'une raison que l'amour-propre n'égai^e point, qui connaît les philosophes anciens et modernes, et qui n'aime que la vérité. J'ai cru que c'était une chose llatteuse et rare pour vous d'être estimé d'une Française presque seule capable de connaître votre original
Avez-vous lu la traduction de V Essai de Pope sur Vhomme ? C'est un beau poème, en anglais, quoique mêlé d'idées bien fausses sur le bonheur. Adieu; augmentez mon bonheur en m'écrivant.
J'ai bien des anecdotes sur Corneille et sur Racine, et sur la littérature du beau siècle passé. Vous devriez augmenter mon magasin.
A M. L'ABBÉ MOUSSÏNOT »,
Trésorier du chapitre de Saint-Merry, à Paris.
Cirey 1736
Pour VOUS punir, mon cher ami, de n'avoir pas envoyé chercher le jeune Baculard* d'Arnaud, étudiant en philosophie; pour vous punir, dis-je, de ne lui avoir pas donné l'£pître sur la Calomnie^, et douze francs, je vous condamne à lui
1. Chanoine de Saint-Merry, tout attaché à ses devoirs d'ecclésiastique, de chanoine et d'ami. Le chapitre de Saint-Merry lui confia sa caisse, les jésuites la leur, Voltaire la sienne. Le brave homme remplissait avec une exactitude et une conscience religieuses les devoirs les pins divers de ce triple rôle de caissier d'un chapitre, d'une corporation et d'un philosophe. Voltaire, en particulier, l'accablait de petites et de grosses commissions, d'achats, d'affaires de toute sorte, commissions toujours faites, achats toujours envoyés à point, affaires toujours menées rondement.
2. Baculard qui sera, dans la suite, si rudement bafoué par Beaumarchais,