Le superflu, chose très nécessaire
Vers da Mondain, badinage dont le fond est philosophique; on en connaît le débat :
« Regrettera qui veut le bon vieux temps....
« Moi, je rends grâce à la Nature sage
€ Qui pour mon bien me fit naître en cet âge
■ Tant décrié par nos tristes frondeurs.
« Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.
« J'aime le luxe et la délicatesse,
« Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,
« La propreté, le goût, les ornements :
» Tout honnête homme a de tels sentiments... »
t. Torture, supplice.
3. Voltaire, toujours mourant, ou soi-disant tel, plaçait aisément de tous côtés one grande partie de sa fortune en rentes viagères; mais comme il s'obstinait à vivre, plus d'un créancier, et cela dure, ainsi quarante ans, mourut avant lui, ou se lassa de le payer : de là le début de cette lettre, et bon nombre de lettres du même genre pour relancer des débiteurs en retard.
l'importuner. Une lettre au prince de Guise ; cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les d'Auneuil doivent deux années; il faut poliment et sagement remontrer à ces messieurs leurs devoirs à l'égard de leurs créanciers. Il faut aussi terminer avec M. de Richelieu, et en passer par où l'on voudra. J'aurais de grandes objections à faire sur ce que Ton me propose; mais j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection. Concluez donc, mon cher ami; je m'en rapporte aveuglément à vos lumières, qui me sont toujours très utiles.
Prault doit donner cinquante francs à monsieur votre frère. Je le veux ; c'est un petit pot de vin, une petite bagatelle qui est entrée dans mon marché * ; et, quand cette bagatelle sera payée, monsieur votre frère grondera de ma part le négligent Prault, qui, dans les envois des livres que je veux, met toujours des retards qui m'impatientent cruellement; rien de tout ce qu'il m'expédie n'arrive à point nommé.
Monsieur votre frère demandera ensuite à ce libraire, ou à tel autre qu'il voudra, un Puffendorf ; la Chimie de Boërhaave la plus complète ; une Lettre sur la divisibilité de la matière^ chez Jombert; la Table des trente premiers tomes de l'Histoire de V Académie des Sciences; Mariette, De lanature de l'Air; idem. Du Froid et du Chaud; Boy le, De ratione inter ignem et flammam, difficile à trouver ; c'est l'affaire de monsieur votre frère.
Autres commissions. Deux rames de papier de ministre, autant de papier à lettres : le tout papier de Hollande ; douze bâtons de cire d'Espagne à l'esprit-de-vin, une sphère copernicienne, un verre ardent des plus grands; mes estampes du Luxembourg, deux globes avec leurs pieds, deux thermomètres, deux baromètres (les plus longs sont les meilleurs); deux planches bien graduées, des terrines, des retortes. En fait d'achat, mon ami, qu'on préfère toujours le beau et le bon un peu cher au médiocre moins coûteux.
Voilà pour le bel esprit qui cherche à s'instruire à la suite des Fontenelle, des Boyle, des Boërhaave, et autres savants. Ce
1 Le marché relatif à sa comédie de l'Enfant prodigue.
qui suit est pour l'homme matériel, qui digère fort mal; qui a besoin de faire, à ce qu'on lui dit, de grands exercices, et qui, oiitre ce besoin de nécessité, a d'autres besoins de société. Je vous prie, en conséquence, de lui faire acheter un bon fusil, une j olie gibecière avec appartenances, marteaux d'armes, tire-bourre ; et^randes boucles de diamants pour souliers, autres boucles à diamants pour jarretières; vingt livres de poudre à poudrer, dix livres de poudre de senteur, une bouteille d'essence au jasmin, deux énormes pots de pommade à la fleur d'orange, deux houppes à poudrer, un très bon couteau, trois éponges fines, trois balais pour secrétaire, quatre paquets de plumes, deux pinces de toilette très propres, une paire de ciseaux de poche très bons, deux brosses à frotter, enfin trois paires de pantoufles bien fourrées : et puis, je ne me souviens de rien de plus.
De tout cela on fera un ballot, deux s'il le faut, trois même s'ils sont nécessaires. Votre emballeur est excellent. Envoyez le tout par Joinville, non à mon adresse, car je suis en An gleterre^ (je vous prie de vous en souvenir), mais à l'adresse de M'"^ de Champbonin.
Tout cela coûte, me direz-vous ; et où prendre de l'argent? Où vous voudrez, mon cher abbé. On a des actions, on en fond. Il ne faut jamais rien négliger de son plaisir, parce que la vie est courte. Je serai tout à vous pendant cette courte vie.
A FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE
Cirey, le 20 décembre 173".
... Vous m'ordonnez, monseigneur, de vous présenter quelques règles pour discerner les mots de la langue française qui appartiennent à la prose de ceux qui sont consacrés à la poésie. Il serait à souhaiter qu'il y eût sur cela des règles; mais à peine en avons-nous pour notre langue. Il me semble
1. Toujours inquiet et inquiété à cause de ses écrits, Voltaire ne déjouait on ne lassait souvent les persécutions que par des fuites réelles ou feintea.
que les langues s'établissent comme les lois. De nouveaux besoins, dont on ne s'est aperçu que petit à petit, ont donné naissance à bien des lois qui paraissent se contredire. Il semble que les hommes aient voulu se contredire et parler au hasard. Cependant, pour mettre quelque ordre dans cette matière, je distinguerai les idées, les tours et les mots poétiques.
Une idée poétique, c'est, comme le sait votre Altesse Royale, une image brillante substituée à l'idée naturelle de la chose dont on veut parler; par exemple, je dirai en prose : Il y a dans le monde un jeune prince vertueux et plein de talents, qui déteste V envie et le fanatisme. Je dirai en vers :
0 Minerve! ô divine Astréel
Par vous sa jeunesse inspirée
Suivit les arts et les vertus ;
L'Envie au cœur faux, à l'œil louche,
Et le Fanatisme farouche
Sous ses pieds tombent abattus.
Un tour poéticiiie, c'est une inversion que la prose n'admek point. Je ne dirai point en prose: D'unmaitre efféminé corrupteurs politiques ; mais corrupteurs politiques d'un prince efféminé. Je ne dirai point*:
Tel, et moins généreux, aux rivages d'Épire, Lorsque de l'univers il disputait l'empire. Confiant, sur les eaux, aux aquilons mutins, Le destin de la terre et celui des Romains, Défiant à la fois et Pompée et Neptune, César à la tempête opposait sa fortune'^.
Ce César à la sixième ligne est un tour purement poétique, et en prose je commencerais par César.
Les mots uniquement réservés pour la poésie, j'entends la poésie noble, sont en petit nombre; par exemple, on ne dira pas en prose coursiers pour chevaux, diadème pour couronne, empire de France pour royaume de France, char pour carrosse, forfaits pour crimes, exploits pour actions, Vempyrée pour le