Eenriade
ciel, les airs pour l'air, fastes pour registre, naguère pour depuis peu, etc.
A l'égard du style familier, ce sont à peu près les mêmes termes qu'on emploie en prose et en vers. Mais j'oserai dire que je n'aime point cette liberté qu'on se donne souvent, de mêler dans un ouvrage qui doit être uniforme, dans une épître, dans une satire, non seulement les styles différents, mais encore les langues différentes; par exemple, celle de Marot* et celle de nos jours. Cette bigarrure me déplaît autant que ferait un tableau où l'on mêlerait les figures de Callot et les charges de Téniers avec des figures de Raphaël. Il me semble que ce mélange gâte la langue, et n'est propre qu'à jeter tous les étrangers dans l'erreur.
D'ailleurs, monseigneur, l'usage et la lecture des bons auteurs en a beaucoup plus appris à Votre Altesse Royale que mes réflexions ne pourraient lui en dire.
Vous me charmez, monseigneur, par la défiance où vous êtes de vous-même, autant que par vos grands talents. M™* la marquise du Châtelet, pénétrée d'admiration pour votre personne, mêle ses respects aux miens. C'est avec ces sentiments, et ceux de la plus respectueuse et tendre reconnaissance, que je suis pour toute ma vie, etc
A M. L'ABBÉ MOUSSINOT.
Cirey, juin 173S.
Parlons aujourd'hui, mon cher abbé, de ce diable de temporel, sans lequel on ne peut en ce monde faire son salut. ïl faut, me dites-vous, il faut vingt pistoles au caissier de M. Michel.
Point du tout, monsieur le trésorier. Un petit présent de trois à quatre louis, en argent ou en bijou, est tout ce que je destine à ce caissier. C'est ce qui est convenable pour lui et pour moi, et cela, à la clôture de vos comptes avec M. Mi-
1. Allusion au style marotique des épigrammes de J.-B. Rousseau Voir plu» baut des exemples de ce genre d'épigramme»
chel son maître. Toute peine mérite salaire, mais ce salaire doit être proportionné. Un notaire peut exiger un demi pour cent de ceux qui empruntent; mais un caissier ne peut l'exiger de moi qui prête mon argent. Si j'étais receveur-général, et que mon caissier fît cette manœuvre, il ne la ferait pas longtemps. Votre il faut au caissier a l'air d'un droit exigé d'un demi pour cent, et ce droit ressemble au droit du notaire i|ui prête. Je n'entends pas cela. Je suis le prêteur, et, en cette qualité, je puis récompenser, mais je ne veux payer aucun droit.
Mes débiteurs sont, je crois, fort endormis. Us ne pensent point à moi. Le président d'Auneuil rend apparemment quelque arrêt au parlement, par lequel il me condamne à n'être point payé de lui. M. de Guise mène joyeuse vie, et ne songe ni à moi, ni au nom qu'il porte. M. de Ricbelieu m'oublie pour les affaires du Languedoc. Le marquis de Lézeau me croit certainement enterré. Ne pourrait-on pas rappeler à c^s messieurs que je vis encore, et que, pour vivre, j'ai de petits moyens et de grands besoins? Je laisse cela à vos soins, d'autant plus que, au premier jour, il me faudra peut-être neuf k dix mille francs pour mon cabinet de physique. Nous sommes dans un siècle où on ne peut être savant sans argent. Savant ou non, je vous aimerai toujours, mon cher abbé.
A Cirey, ce 20 juin 1731*.
Quelques affaires indispensables m'empêchèrent de vous répondre, monsieur, * le dernier ordinaire, au sujet de la démarche que le sieur Rousseau a faite à mon égard, et de l'ode qu'il m'envoie. Quant à son ode, je ne peux que vous répéter ce que je vous en ai déjà dit; et les avances de réconciliation qu'il m? fait, ne me feront point trouver cette ode compara-
l. Far le dernier ordinaire, ou courrier.
ble à ses premières. Omnia tempus habent *. L'état où il est n'est plus pour lui le temps des odes ;
« Solve senescentem mature sanus equum, ne « Peccet ad extremum*. »
Ceux qui ont dit que les vers étaient le partage de la jeu* nesse, ont eu raison. Je ne dirai pas avec M. Gresset^ que, passé trente ans, on ne doit plus faire de vers; au contraire, ce n'est guère qu'à cet âge qu'on en fait ordinairement de bons. Voyez tous les exemples qu'en apporte M. l'abbé Dubos, dans son livre très instructif de la poésie et de la peinture. Racine avait environ trente ans quand il fit son Andromaque. Corneille fît le Cid à trente-cinq. Virgile entreprit VÉnéide à quarante ans. Je pense donc à peu près comme l'Arioste, qui parle ainsi aux dames pour lesquelles il composa ses admirables rêveries d'Orlando furioso :
tt Sol la prima lanuggine vi essorto, M Tutta a fuggir, volubile e incostaiite; « Et corre i frutti non acerbi e duri, « Ma che non sien perô troppo maturi. »
U en est à peu près ainsi des poètes : il faut qu'ils ne soient ne troppo duri, ne troppo maturi. J'ai commencé la Henriade à vingt ans. Elle vaudrait mieux si je ne l'avais commencée qu'à trente-cinq. Mais si je fais un poème épique à soixante ans, je vous réponds qu'il sera pitoyable. On peut être pape et empereur dans la plus extrême vieillesse, mais non pas poète.
Aussi, étant parvenu à l'âge de quarante-trois ans, je renonce déjà à la poésie. La vie est trop courte, et l'esprit de l'homme trop destiné à s'instruire sérieusement, pour con> sumer tout son temps à chercher des sons et des rimes. Virgile exprime ses regrets d'ignorer la physique:
« Me vero primum dulces ante omnia musae..., « Accipiant, cœlique vias et sidéra monstrent,
I 1. Ecclésiaste.
2. Horace., liv. I, ép. 1. 1 L'auteur delà comédie du Méchant, de la Chartreuse et de Vert-Vert.
« Defectus solis varios limaeque labores;
« Unde tremor terris, qua vi maria alta tumescant;
« Quid tantum Oceano properent se tingere soles
« Hiberni, vel quae tardis mora noctibus obstet, etc.* »
Notre La Fontaine a imité cet endroit de Virgile :
« Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
« Rl'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux
« Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
« Les noms et les vertus de ces clartés errantes ! etc. 2 »
Ce que Virgile et La Fontaine regrettaient, je l'étudié. La connaissance de la nature, l'étude de l'histoire, partagent mon temps. C'est assez d'avoir cultivé vingt-trois ans la poésie, et je conseillerais à tous ceux qui auront consacré leur printemps à cet art difficile et agréable, de donner leur automne et leur hiver à des choses plus faciles, non moins séduisantes, et qu'il est honteux d'ignorer. Il y a longtemps que j'ai été frappé de cette complication de fautes où tomba Boileau, lorsque, dans un trait de satire très injuste et très mal placé, il dit :
« Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher « Si le soleil est fixe, ou tourne sur son axe. »
Le commentateur qui a voulu excuser cette faute, devait se faire informer qu'en aucun sens l'astrolabe ne peut servir à faire voir si le soleil est fixe ou non. Et je répéterai ici que Despréaux eût mieux fait d'apprendre au moins la sphère, que de vouloir se moquer d'une dame respectable qui savait ce qu'il ignorait. En voilà beaucoup à propos de poésie.
Venons à un point plus important, car il s'agit de morale. La démarche du sieur Rousseau envers moi, et sa modération tardive, ne peuvent me satisfaire ; il ne peut encore être content de lui-même, s'il se repent en effet de sa conduite passée. On ne doit rien faire à demi. Il parle d'humilité chrétienne et de devoirs, à la vue du tombeau dont sa dernière