Le Songe d'un habitant du Moaol
maladie l'a approché; nous sommes tous sur le bord du tombeau ; un jour plus tôt, un jour plus tard, ce n'est pas grande différence.
Ce n'est point d'ailleurs la crainte de la mort qui doit nous rendre justes, c'est l'amour de la justice même. S'il est vrai qu'en effet il veuiHe être vertueux, que sa première démarche soit de désavouer les choses calomnieuses qu'il a débitées contre moi dans le journal de la Bibliothèque française. Il sait en conscience qu'il est faux que j'aie jamais parlé de lui à M. le duc d'Aremberg, et la lettre et l'indignation de M. d'Aremberg en ont été des démonstrations assez convaincantes. Il sait que la petite histoire d'un prétendu ami à qui j'ai récité, dit-il, une épître impie chez un ambassadeur, il y a vingt ans, est un conte entièrement imaginé. Il sait que jamais je ne lui ai récité cette prétendue épître dont il parle. Il sait que jamais il ne m'a dit les choses qu'il prétend m'avoir dites au sujet de la Henriade.
S'il veut donc se réconcilier de bonne foi, il faut qu'il avoue que la chaleur de sa colère lui a grossi les objets, et a trompé sa mémoire; qu'il a cru les brouillons qui ont réussi à nous rendre ennemis, et à nous faire le jouet des lecteurs. Il doit savoir, par soixante ans d'expérience, que le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal. En un mot, étant l'agresseur envers moi, comme il l'a été envers tant de personnes qui ont plus de mérite que moi, m'ayant publiquement attaqué, il doit publiquement me rendre justice. C'est moi qui lui ai donné l'exemple, il doit le suivre. J'ai recommandé, il y a un an, aux sieurs Ledet et Desbordes de retrancher de la belle édition qu'ils font de mes ouvrages, les notes diffamatoires qui se trouvaient contro. mon ennemi ; il ne reste qu'une ÉpUre sur la calomnie où il est cruellement traité. Je suis prêt de changer ce qui le regarde dans cet ouvrage, s'il veut, par une réparation publique, réparer tout le passé.
Il dit dans la lettre que vous m'envoyez, que je lui ai fait faire depuis peu des compliments injurieux. Je puis l'assurer qu'il en n'est rien. Je ne suis pas accoutumé à me déguiser
avec lui. Il doit songer que plusieurs de ceux dont il s'est attiré justement la haine vivent encore; que d'autres ont laissé des enfants qui ne lui pardonneront jamais; que tant qu'il respirera, il aura des ennemis qu'il a rendus implacables; il doit savoir que ces ennemis ont renversé toutes les batteries qu'on avait dressées pour le faire revenir en France. Il m'impute souvent des choses qu'il ne doit attribuer qu'à leur animosité éternelle. Pour moi, je sais me venger, et je sais pardonner quand il le faut. Voilà mes sentiments, monsieur; vous pouvez en instruire la personne qui vous a remis son ode et sa lettre. Vous pouvez faire de ma lettre l'usage que vous croirez convenable au bien de la paix, etc., etc.