AU P. PORÉE
A Girey, ce 15 janvier 1739.
Mon très cher et très révérend père, je n'avais pas besoin de tant de bontés, et j'avais prévenu par mes lettres l'ample justification que vous faites, je ne dis pas de vous, mais de moi; car si vous aviez pu dire un mot qui n'eût pas été en ma faveur, je l'aurais mérité. J'ai toujours tâché de me rendre digne de votre amitié, et je n'ai jamais douté de vos bontés.
Je vous devais Mérope^ mon très cher père, comme un liomm.ige à votre amour pour l'antiquité et pour la pureté du lliéâtre. Il s'en faut bien que l'ouvrage soit d'ailleurs digne de vous être présenté; je ne vous l'ai fait lire que pour le corriger.
Messène n'est point une faute de copiste. Vous savez bien que le Péloponèse, aujourd'hui la Morée, se divisait en plu-
1 . Voir plus haut, paf^e 20, la note sur le P. Porée. Voltaire lui avait envoyé Mérope en 1739, comme il lui a envoyé Œdipe en 1729, fidèle à ses sentiments de reconnaissance autant qu'à ses scrupules littéraires, toujours vifs et inquiets.
sieurs provinces : l'Achaïe ou Ai^golide, où était Mycènes; la Messénie, dont la capitale était Messène; la Laconie, etc.
Il faudra sans difficulté retrancher tout ce qui vous choque dans le suicide; mais songez au quatrième livre de Virgile, et à tous les poètes de l'antiquité.
Je ne peux m'empôcher de vous dire ici ce que je pense sur ces scènes d'attendrissement réciproque que vous demandez entre Mérope et son fils. C'est précisément ces sortes descènes qu'il faut éviter avec un soin extrême; car, comme vous savez mieux que moi, jamais une passion réciproque n'émeut le spectateur; il n'y a que les passions contredites qui plaisent. Ce qu'on s'imagine dans son cabinet devoir toucher entre une mère et un fils devient de la plus grande insipidité aux spectacles. Toute scène doit être un combat; une scène où deux personnages craignent, désirent, aiment la même chose, serait le dernier période de l'affadissement; le grand art doit être d'éviter ces lieux communs, et il n'y a que l'usage du monde et du théâtre qui puisse rendre sensible cette vérité.
Le marquis Maffei en est si pénétré, qu'il a poussé l'art jusqu'à ne jamais produire sur la scène la mère avec le fils que quand elle le veut tuer, ou pour le reconnaître à la dernière scène du cinquième acte; et je l'aurais imité, si je n'avais trouvé la ressource de faire reconnaître le fils par la mère en présence du tyran même, ressource qui ne serait qu'un défaut si elle ne produisait un nouveau dangar
En un mot, le plus grand écueil des arts dans le monde c'est ce qu'on appelle les lieux communs. Je n'entre pas dans un plus long détail. Songez seulement, mon cher père, que ce n st pas un lieu commun que la tendre vénération que j'aurai oour vous toute ma vie^ Je vous supplie de conserver votre santé, d'être longtemps utile au monde, de
1. Voltaire écrivaiL dans l'inLiinilé à Tliieriot : « Assurez tous les Pères « de mon allnchcmenl inviolablo : je le leur dois, ils m'ont élevé; c'est être « un monstre que de ne pas aimer ceux qui ont cultivé notre Ame. » — Voir plus loin, sur ce sujet qui lui es', cher, la belle et éloqu nto lettre au Pèr« de La Tour.
former longtemps des esprits justes et des cœurs vertueux, Je vous conjure de dire à vos amis combien je suis attaché à votre Société. Personne ne me la rend plus chère que vous. Je suis, avec la plus tendre estime et avec une éternelle reconnaissance, mon très cher et révérend père, votre, etc.