LETTRE XLYII. — A M. LE FRANC
A Cirey, le 30 octobre 1738.
Tous les hommes ont de l'ambition, monsieur, et la
tacha pendant quelque temps à Socrate, mais la plus grande partie de sa vie se passa à Syracuse et à Corinthe. On connaît le vers d Horace sur ce philosophe :
Ooinis Arisiippum decmt coJor, etstatiip, [et res.
{Ep., I, XVII, 23.)
1. M™» du Deffand écrivait à Voltaire (1759; : « Savez-vous, monsieur, ce qui me prouve le plus la supériorité de votre esprit, et ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe ?
C'est que vous êtes devenu riche... i (L. 138, t, I, 250, édit. de Lescure.) — Réflexion bien dignp d'une marquise si mondaine, mais que l'auteur du Mondain n'aurait pas absolument contredite et repoussée.
?.. Le prince royal de Prusse, « tète non encore couronnée », mais destinée à la couronne, avait envoyé à Cirey, en 1737, un de ses amis intimes, lebaronde Kaiserling, que Voltaire appelle • Césarion ». Celui-ci, splendrdcment traité, fit de son voy.ifre un récit qui émei veilla Frédéric. « Si j'é-
tais envieux, écrivait le prince, je le serais de Césarion. »
3. Voltaire écrivait, vers le même temps, au marquis d'Argenson : « Cirey est charmant, c'est un bijou ! »
(15 avril 1744). — Le président Hérault qui y passa quelques jours, en 1744, a consigné dans ses Mémoires le souvenir de ce voyage :aSi l'on vouloit faire un tableau à plaisir d'une retraite délicieuse, l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie jointe aux charmes de la poésie, on auroit peint Cirey. » (P. 159.)
4. Le Franc de Pompignan n'avait encore que 29 ans en 1738; ii avaitdonné au théâtre, en 1734, Enée et IJidon, tragédie médiocre imitée de Métastase, et l'année suivante il avait composé une Zoraidc sur le sujet que Voltaire, à la même époque, traitait dans Alzire, et qui ne fut représentée qu'en 1736.Lescomédienslui ayantdemandé des changements considérables, il r.'tira sa pièce, et tout péril de conflit entre les deux poêles fut conjuré. On
mienne est de vous plaire, d'obtenir quelquefois vos suffrages, et toujours votre amitié. Je n'ai guère vu jusqu'ici que des gens de lettres occupés de flatter les idoles du monde, d'être protégés par les ignorants, d'éviter les connaisseurs, de chercher à perdre leurs rivaux, et non à les surpasser. Toutes les académies sont infectées^ de brigues et de haines personnelles. Quiconque montre du talent a sur-le-champ pour ennemis ceux-bi môme qui pourraient rendre justice à ses talents, et qui devraient être ses amis.
M. Thieriot, dont vous connaissez l'esprit de justice et de candeur, et qui a lu dans le fond de mon cœur pendant vingt-cinq an nées % sait à quel point je déteste ce poison répandu sur la littérature. Il sait surtout quelle estime j'ai conçue pour vous dès que j'ai pu voir quelques-uns de vos ouvrages; il peut vous dire que, même à Cirey, auprès d'une personne qui fait l'honneur des sciences et tout celui de ma vie, je regrettais infiniment de n'être pas lié avec vous.
Avec quel homme de lettres aurais-je donc voulu être uni, sinon avec vous, monsieur, qui joignez un goût si pur à un talent si marqué? Je sais que vous êtes non seulement homme de lettres, mais un excellent citoyen^, un ami tendre. Il manque à mon bonheur d'être aimé d'un homme comme vous.
pensa que le sujet d'Alzire lui avait été révélé par Thieriot qu'il fréquentait alors à l'hôtel de la Popelinière.
En 1751, il publia une traduction des Psaumes, sous forme d'odes; en 1758, une traduction en vers des Géorgiqnes; en 1770, une traduction d'Eschyic. Adversaire déclaré des philosophes, il fut violemment attaqué par eux, surtout à partir de 1760, aprèsle discours qu'il prononça en entrant à l'Académie.
Cette lettre prouve que ses premières relations avec Voltaire furent exemptes de tout sentiment d'hostilité réciproque. 11 mourut en 1784.
1. Dans la lettre précédente, Voltaire se plaint des querelles et des calomnies a qui infestent la littérature. » — On connaît la différence de ces deux verbes : infecter, c'est désoler, rava-
ger, détruire par des irruptions et des brigandages une contrée, une nation, etc. ; mfectery c'est gâter, corrompre, empoisonner.
2. Voy. page 14, note 4. — Poison; ce mot continue et développe la métaphore commencée par infecter, Cette métaphore, tirée du latin est très usitée alors, a un peu vieilli.
3. Dans sa jeunesse, Lefranc de Pompignan étant avocat-général près la cour des Aides de Montauban, dont son père était premier président, s'éleva avec tant de force contre l'abusive perception et l'injuste répartition des impôts, qu'il se fit exiler. En 1745, il reçut par héritage la charge de premier pré.-^ident et la résigna quelque temps après.
J'ai lu, avec une satisfaction très grande, votre dissertation sur le Pervigilium Veneris^ ; c'est là ce qui s'appelle traiter la littérature. M™^ la marquise du Châtclet, qui entend Virgile comme Milton, a été vivement frappée de la finesse avec laquelle vous avez trouvé dans les Géorgiques l'original du Pervigilium. Vous êtes comme ces connaisseurs nouvellement venus d'Italie, tout remplis de leur Raphaël, de leur Carrache^, de leur Paul Véronèse, et qui démêlent tout d'un coup les pastiches de Boulogne.
Vous avez donné un bel essai de traduction dans vos vers :
C'est l'aimable priQtemps dont l'heureuse influence, etc. Votre dernier vers,
Et le jour qu'il 3 naquit fut au moins un beau jour, me paraît beaucoup plus beau que
Ferrea progenies duris caput extulit arvis.
Georg., ii, 341.
Le sens de votre vers était, comme vous le dites très bien, renfermé dans celai de Virgile. Soutirez que je dise
i. Pervigilium Ve)ieris ; Y>et\i poèmo lyrique d'un auteur inconnu. On l'a quoiquefois attribué à Catulle ou à Gallus, mais il paraît être, pour le style, d'une époque postérieure.
2. Carrache, célèbre peintre, né à Bologne en 1553, mort eu 1013. 11 entreprit de ramener le goût de la bonne peinture et de faire revivre les traditions des grands maîtres. Il est le chef du genre dit éclecti(/ue. — Paul Véronèsp, né en 13;0 à Vérone, mort en l.'iSS, imita particulièrement le Titien et le Tintoret, et vécut à Venise où il exécuta ses plus belles œuvres. — Pait(ches de Duuloyne. Un pastiche /en italien pasticcio), est un tableau d'imitation dans lequel l'auteur a contrefait la manière de quelque peintre connu ; ou bien encore, c'c^t l'imitation mélangée de la manière et
du style de différents maitrcs. Louis Carrache, ftidé de ses cousins Augustin et Annibal Carrache, avait fondé à Bologne (Voltaire écrit Boulogne,) une école, une académie, où vinrent étudier le Dominicain, le Guide, l'Albano, Lanfrane, le Guerchin, et qui, en s'affaiblissant, ne produisit plus que des faiseurs de pastiches, des imitateurs serviles et sans génie de la manière des maîtres.
3. Le jour que. Dans ces e.xpressions l'emploi de Ç'ye pour ow(dulatin(//ec«»!, ou d/<?<7H«), resta classique jusqu'au milieu du dix huitième siècle, surtout en poésie. Ou sait que les exemples de ce latinisme abondent au dix-septième siècle. — <t Au moment que j'ouvre la bouche, » dit Bossuet dans ''exorde de l'oraison funèbre du prince do Condé.
qu'il y était renfermé comme une perle dans des écailles * . Je voudrais seulement que ce beau vers pût s'accorder avec ceux-ci, qui le précèdent :
De l'univers naissant le printemps est Tinage; Il ne cessa jamais durant le premier âge.
J'ai peur que ce ne soient là deux mérites incompatibles; si le printemps ne cessa point dans l'âge d'or, il y eut plus d'un beau jour. Vous pourriez donc sacrifier cet il ne cessa jamais, etc., à ce beau vers :
Et le jour qu'il naquit fut au moins un beau jour.
Ce dernier vers mérite le sacrifice que j'ose vous demander.
Vous voyez, monsieur, que je compte déjà sur votre amitié, et vous pardonnez sans doute à ma franchise. J'entre avec vous dans ces détails, parce qu'on m'a dit que vous traduisez toutes les Géorgiques^. L'entreprise est grande. Il est plus difficile de traduire cet ouvrage en vers français, qu'il ne l'a été de le faire en latin ; mais je vous exhorte à continuer cette traduction, par une raison qui me paraît sans réplique, c'est que vous êtes le seul capable d'y réussir.
J'ai été votre partisan dans ce que vous avez dit de YEnéide. Il n'appartient qu'à ceux qui sentent comme vous les beautés d'oser parler des défauts; mais je demanderais grâce pour la sagesse avec laquelle Virgile a évité de ressembler à Homère dans cette foule de grands caractères qui embellissent Y Iliade. Homère avait vingt rois à peindre, et Virgile n'avait qu'Enée et Turnus.
Si vous avez trouvé des défauts dans Virgile, j'ai osé relever bien des bévues dans Descartes. Il est vrai que
— Corneille :
Un jour, un jour viendra que, par tonte
[la terre,
Rome se fera craindre à l'égal du
[tonnerre.
{Horace, vers 987.)
^ Racine :
Depuis le jour fatal qii la fureur des
[f.lllX,
Presque aux yeux de l'Epire écarta nos [vaisseaux.
{Ândrom., 1, i.)
1. On ne s'attendait guère à oir retourner contre Virgile, à propos de Pompignan, le mot de Virgile sur Ennias.