Fénelon, dans la Lettre à î'Aca
de'mie, avait exprimé des idées semblables : a Le grand point est de mettre d'abord le lecteur dans le fond des choses, de lui en découvrir les liaisons, et de se bâter de le faire arriver au dénouement. L'histoire doit en ce point ressembler un peu au poème épique. 11 y a beaucoup de faits vagues, qui ne nous apprennent que des noms et des dates stériles... La principale perfection d'une histoire consiste dans l'ordre et dans l'arrangement... L'historien qui a un vrai génie choisit sur vingt endroits celui où un fait sera mieux placé pour répandre la lumière sur tous les autres... Il faut qu'il sache exactement la forme du gouvernement et le détail des mœurs de la nation dont il écrit l'histoire pour chaque siècle.» (§ vin.)
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nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sontils donc rien?
Adieu, monsieur; respect et reconnaissance.
LETTRE LVIII. — A MILORD HERVEY, GARDE DES SCEAUX D'ANGLETERRE l.
Je fais compliment à votre nation, milord, sur la prise de Porto-Bello*, et sur votre place de garde des sceaux. Vous voilà fixé en Angleterre; c'est une raison pour moi d'y voyager encore. Je vous réponds bien que, si certain procès est gagné, vous verrez arriver à Londres une petile compagnie choisie de newloniens à qui le pouvoir de votre attraction, et celui de milady Hervey ', feront passer la mer. Ne jugez point, je vous prie, de mon Essai sur le Siècle de Louis Z/Fpar les deux chapitres imprimés en Hollande avec tant de fautes qui rendent mon ouvrage inintelligible. Si la traduction anglaise est faite sur cette copie informe, le traducteur est digne de faire une version de V Apocalypse *; mais, surtout, soyez un peu moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier le Siècle de Louis XI V, Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle S d'un Newton, d'un Halley, d'un Addison,
1. Grand seigneur aimable et spirituel, poète à ses heures, que Voltaire avait connu pendant son exil en Angleterre et dont il parle dans la vingtième de ses Lettres philosophiques (sur les seigneurs qui cultivent les lettres). Ce lord était venu à Paris visiter Voltaire au retour d'un voyage en Italie, sur lequel il avait écrit une relation en vers que celui-ci a traduite en partie. En 17i0, il fut nommé garde des sceaux, titre qu'il ne garda que pendant une année.
2. Porto-Bello, ville de la Nouvelle-Grenade, sur la mer des Antilles, à 72 kilomètres de Panami, bâtie par les Espagnols en 1584. G était alors l'un des grands eiilrc|iôts du commercejde l'Amérique avec l'Europe.
Dans la guerre de VAssiento (droit de traite stipulé entre l'Esp-T^nc et l'Angietcir • à Uirtclit en ITI.j), i'iiimt.j
qui dura de 1738 à 1741, l'amiral anglais Vernon (1664-1757), prit Porto- Bello en 1740.
3. Pendant son séjour en Angleterre Voltaire avait célébré, en vers anglais, la beauté de milady Hervey.
4. l,' Apocalypse, ou révélation, écrite en style obscur, par saint Jean, à Patmos, en 94. — Lorsque Newton mourut en 1727, on trouva dans ses manuscrits des Observations sur les prophéties de Daniel et sur l'apocalypse.
5. Sur Bayle et Newton,v. page lo, note 1. — Halley, astronome anglais, né en 1636, mort en 1742, a donné son nom à une comète de 1759 dont il avait prédit le retour en 1785; auteur d'une Théorie de la lune, et d'une Théorie de l'aiguille aimantée. — Addison (1672- 1719), poète ot critique, auli'ur d"une tragédie de 6'«/o?i
d'un Dryden ; mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X, ce pape Léon X avait-il tout fait^? N'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. Eh ! quel roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? Quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme ; mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il était un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains; c'est que, malgré un million d'hommes* dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime, et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
Nommez-moi donc, milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles, et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Eu» rope reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus.
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait M. Colbert, il veut être votre bienfaiteur; il m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime. » Un Bohémien, un Da-
ct d'une comédie du Tambour (1715).
l\ a écrit dans le Spectateur et dans d'antres recueils littéraires avec une éléfrante simplicité et une remarquable netteté. C'est i'un des meilleurs écrivains de l'école classique en Angleterre. — Ih^yden (1631-1701), auteur de fables, de comédies, et d'excellents dialogues sur la poésie dramatique.
1. Léon X, papezéié, souverain habile, protecteur éclairé et généreux des lettres et des arts, ardent promoteur de la Benaissance, occupa le trôce pontifical de 1513 à 1521. C était un Médicis, né à Florence en 1475.
2. On n'est pas d'accord sur ce cbiflfre. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans M. Henri Martin ; « Vau-
ban estime à cent mille le nombre des protestants qui sortirent de France de 16S5 à 1691; l'historien calviniste Benoit révalue au double; Basnage parle, assez vaguement, de trois à quatre cent mille réfugiés. Le chiffre de deux cents à deux cent cinquante raille pour la période comprise entre la révocation et la révolte des Cévennes au commencement du siècle suivant, peut paraître le plus vraisemblable. »
Histoire de France, t. xtv, p. 5S. La statistique officielle, dressée par le duc de Bourgogne, réduit toutes ces évaluations à soixante-sept mille individus; mais elle est évidemment incomplète. Dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire adopte le cliifTre de cinq cent mille réfugiés. (Gh. xxxvi.)
nois, recevaient de ces lettres datées de Versailles *. Giiglielmini - bcàlit une maison à Florence des bienfaits de Louis XIV ; il mit le nom de ce roi sur le frontispice ; e\ vous ne voulez pas qu'il soit à la tcte du siècle doiit je parle !
Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jam.ais d'exemple. Il chargea de l'éducation de son fils et de son pelit-fils les plus éloquents ^ el les plus savants hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes et l'autre dans l'Église * ; il excita le mérite naissant de Racine, par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ^ ; et, quand ce génie se fut perfectionné, ces talents, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que la fortune, il eut la faveur, et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard était un bienfait; il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly ^ tant brigués par les courtisans ; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne'.
Cette faveur, accordée avec discernement^ est ce qui produit de l'émulation et qui échauffe les grands génies;