‹ Lettres choisiesChapitre 129 sur 456 · Cupide, avide de gain · texte numérisé non relu

Cupide, avide de gain

Quoique tous deux n'y valent guère.

Là plus d'un fiipon de libraire Débite ce qu'il n'entend pas, Vend de l'esprit de tous États, Et fait passer en Germanie Une cargaison de romans Et d'insipides sentiments, Que toujours la France a fournie.

La première chose que je fis hier, en arrivant, fut d'aller chez le plus retors et le plus hardi lihraire du pays, qui s'était chargé de la chose en question *. Je répète encore à Votre Majesté que je n'avais pas laissé dans le manuscrit un mot dont personne en Europe pût se plaindre. Mais malgré cela, puisque Votre Majesté avait à cœur de retirer l'édition, je n'avais plus ni d'autre volonté ni d'autre désir*.

J'avais déjà fait sonder ce hardi fourbe nommé Jean Van Duren, et j'avais envoyé en poste un homme qui, par provision, devait au moins retirer, sous des prétextes plausibles, quelques feuilles du manuscrit, lequel n'était pas à moitié imprimé ; car je savais bien que mon Hollandais n'entendrait à aucune proposition. En effet, je suis venu à temps ; le scélérat avait déjà refusé de rendre une page du manuscrit. Je l'envoyai chercher, je le sondai, je le tournai de tous les sens ; il me fit entendre que, maître du manuscrit, il ne s'en dessaisirait jamais pour quelque avantage que ce ptit être, qu'il avait commencé l'impression, qu'il la finirait.

Quand je vis que j'avais affaire à un Hollandais qui abusait de la liberté de son pays, et à un libraire qui poussait à l'excès son droit de persécuter les auteurs, ne pouvant ici confier mon secret à personne, ni implorer le secours de l'autorité, je me souvins que Votre Majesté

1. Il s'agit du manuscrit de Y Anti- Machiavel, ouvrage de Frédéric.

2. Devenu roi, Frédéric regretta d'avoir livré son ouvrage à la publicité : il fit donner contre-ordre à Voltaire et le chargea d'empêcher que Touvrage ne parût en rachetant toute l'édition. Voltaire offrit à l'éditeur jusqu'à mille ducats ^dix ou douze

mille francs) pour arrêter rimpression qui n'était pas encore achevée : celuici, qui espérait trouver dans la publication d'un tel ouvrage une source de fortune, refusa. C est alors que Voltaire, pour en finir, vint à La Haye, et s'avisa du stratagème qu'il décrit dans cette lettre.

dit, dans un des chapitres de V Anti-Machiavel^ qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fait de négociation. Je dis donc à Jean Van Duren que je ne venais que pour corriger quelques pages du manuscrit : « Très volontiers, monsieur, me dit-il ; si vous voulez venir chez moi, je vous le confierai généreusement feuille à feuille, vous corrigerez ce qu'il vous plaira, enfermé dans ma chambre, en présence de ma famille et de mes garçons ».

J'acceptai son offre cordiale ; j'allai chez lui, et je corrigeai en effet quelques feuilles qu'il reprenait à mesure, et qu'il lisait pour voir si je ne le trompais point. Lui ayant inspiré par là un peu moins de défiance, j'ai retourné^ aujourd'hui dans la même prison où il m'a enfermé de même, et ayant obtenu six chapitres à la fois, pour les confronter, je les ai raturés de façon, et j'ai écrit dans les interlignes de si horribles galimatias et des coq-àl'âne si ridicules, que cela ne ressemble plus à un ouvrage. Cela s'appelle faire sauter son vaisseau en l'air pour n'être point pris par l'ennemi. J'étais au désespoir de sacrifier un si bel ouvrage ; mais enfin j'obéissais au roi que j'idolâtre, et je vous réponds que j'y allais de bon cœur. Qui est étonné à présent et confondu ? C'est mon vilain. J'espère demain faire avec lui un marché honnête, et le forcer à me rendre le tout, manuscrit et imprimé; et je continuerai à rendre compte à Votre Majesté^.

1, Les verbes neutres prennent l'auxiliaire avoir, quand ils expriment une action, et rauxiliaire être, quand ils marquent un état :

Rome, depuis deiix ans, par ses soins

[gouvernée.

Au temps de ses consuls croit cire re-

[toiirnée.

(Racine, Britannicus, a. 1, s. ii.)

Voltaire, voulant exprimer « l'action de retourner, » s'est servi de l'auxiliaire avoir. Toutefois, il vaut mieux employer être dans Tua et l'autre sens, et retourner peut être assimilé aujourd'hui aux verbes, aller^ venir,

arrivei\ etc., qui ne prennent qu'un

seul auxiliaire.

2. Ce stratagème ne réussit pas au gré et selon l'espérance de Voltaire.

Van Duren, publia, malgré ces corrections et ces ratures, l'édition qu'il avait entreprise; et Voltaire fut contraint, pour faire échec à cette publication, de donner une autre édition du même ouvrage où il avait effacé et changé tout ce qui aurait pu choquer les puissances. Frédéric désavoua, dans les Gazettes, Tune et Tautre édition. (Desnoiresterres, t. ii, p. 275- 276.)

LETTRE LXI. — A Bl. DE CIDEVILLE*.

A la Haye 2, au palais' du roi de Prusse, le 18 d'octobre 1740.

Voici mon cas, mon très aimable Cideville. Quand vous m'envoyâtes, dans votre dernière leltre, ces vers parmi lesquels il y en a de charmants et d'inimitables pour notre Marc-Aurèle du Nord, je me proposais bien de lui en faire ma cour. Il devait alors venir k Bruxelles incognito; nous l'y attendions; mais la fièvre quarte, qu'il a malheureusement encore, dérangea tous ces projets. Il m'envoya un courrier à Bruxelles, et je partis pourl'aller trouver auprès de Clèves.

C'est là que je vis un des plus aimables hommes du monde, un homme qui serait le charme de la société, qu'on rechercherait partout, s'il n'était pas roi; un philosophe sans austéiité, rempli de douceur, de complaisance, d'agréments, ne se souvenant plus qu'il est roi dès qu'il est avec ses amis, et l'oubliant si parfaitement qu'il me le faisait presque oublier aussi, et qu'il me fallait un effort de mémoire pour me souvenir que je voyais assis sur le pied de mon lit un souverain qui avait une armée de cent mille hommes*. C'était bien là le mo-

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