A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT
A Cirey en Champagne2, ce l" juin 1744.
Les gens de bonne compagnie, monsieur, et ceux qui prétendent en être, vont bien se rengorger quand ils verront que le livre ' le plus utile nous vient de l'homme du monde le plus aimable. Nous recevons dans ce moment votre présent charmant. M""" du Ghatelet va quitter les Tables asti^onomiques de Bayer * pour vous en remercier ; et moi je quitte très volontiers ma Fête de Versailles ' pour vous dire combien votre livre m'enchante. Nous le parcourons. Je le lis en vous écrivant. J'admire ces traits brillants et vrais dont vous caractérisez les rois et les siècles. Ce que vous dites de Louis XII, de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, doit être appris par cœur. N'allez pas croire, au moins, que la reconnaissance que je vous dois sur Henri IV me fascine les yeux. Je vois très clairement qne votre ouvrage est un chef-d'œuvre d'esprit et de raison. Point de satire, point de prévention, point de faux raffinements. Vous avez enchâssé dans cette chronologie mille anecdotes intéressantes, qui toutes servent à faire connaître les temps dont vous parlez. Votre ouvrage vivra, je vous en ré-
ris, exprime ce qui est rare et excellent :
Hier, j'étais chez des gens de vertu s»i-
[(juliére,
Où sur vous du discours on tournii la ina-
[tière.
(Molière, Misanthrope, act. III, se. v.)
Pour toute ambition, pour verlu sinifu-
[licre,
Il excelle à conduire un char dans la car-
[rière.
(Racine, Britannicus, act. IV, se. iv.)
1. Né en 1685, reçu président à mortier au Parlement de Paris en 1710, Hénault était de l'Académie française depuis 1723.
i. Chargé d'une mission secrète du gouvernement français auprès de Frédéric.Voltaire avait séjourné en Prusse, depuis le mois de juillet jusqu'au mois d'octobre, il revint à Paris en janvier 1744 et regagna Cirey au commencement d'avril; ruae de ses lettres, à
cette é[ioque, est datée de « Cirey en félicité » .
3. Il venait de publier son Abrégé chronologique de l'Histoire de France jusqu'à la mort de Louis XI V, livre exact et utile qui eut beaucoup de succès en France et à l'étranger. Il en parut huit éditions du vivant de l'auteur.
4. Jean Bayer, né à Augsbourg à la fin du seizième siècle, auteur de cartes sidérales et d'une description du ciel intitulée Uranoraetria, ou Cœlum stellatum christianum (1627).
5. La Princesse ae Navarre, comédie-ballet que le duc de Riclielieu lui avait demandée pour les fêtes du mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse. 11 travailla pendant dix mois à cette pièce, en collaboration avec Rameau pour la musique. Elle fut jouée le 25 février 1745 à Versailles.
ponds; faitesdonc commelui, et n'ayez plus de coliques^ Passez à Cirey, en allant aux eaux, et employez votre loisir à nous donner votre grande Histoire ', que cet Abrégé doit faire désirer à tous ceux qui veulent lire pour s'instruire et pour avoir du plaisir. Je viens de lire l'article du chancelier deL'Hospital ^ ; grand merci ; c'est un chancelier que j'idolâtre ; il était philosophe, vrai philosophe, excellent citoyen, et faisant de beaux vers latins.
Hic jacet a nullis poîuit qu3S GaUia vinci, Ipsa sui victrix, ipsa sui tumulus'^.
Que vous avez bien fait de donner tant d'éloges au grand Colberf* ! La lettre à Vossius M bon encore ; cela peut fructifier en son temps, ce sont des germes de vertu et de grandeur. Le public doit vous être très obligé ; il n'avait point encore vu de cette besogne.
Je vous demande en grâce de vous souvenir de moi avec M™^ du DelTand'^. Conservez-moi vos bontés et les
1. « Ea 1735, je tombai bien malade d'une colique de foie : Silva (médecin célèbre de ce temps-là), m'envoya à Plombières, où je fis quatre voyages, parce que j'eus des rechutes... Dans un de ces voyages, je passai par Cirey où M""» du Cliastelet et Voltaire m'avaient fort invité... J'en partis, et à peine arrivé à Plombières, j'y reçus de Voltaire cette épitre charmante :
O Déesse de la santé, etc., que je garde précieusement. » {Mémoires du Président Hénault, ch. xv, p. 155.) — Cette épitre, presque toute en vers, est du 1" septembre 1744. [Correspondance générale, 1. mccci.)
2. Il ne la donna pas, et se borna à cet abrégé. — On a du président Hénault deux mauvaises tragédies, quelques petites comédies, des poésies légères, un drame en prose, François /'/(1747) et des Mémoires publiés en 1855.
3. Chancelier de France, en 1560, sous la minorité de Charles IX, il présida les Etats-Généraux d'Orléans et y prononça de remarquables harangues où il établit le principe de la tolérance religieuse. Né en 1506, il mourut en 1573.
4. « La voilà gisante à terre, cette France que personne n'avait pu
vaincre ; elle s'est vaincue et détruite elle-même, et de ses propres mains a creusé son tombeau. » — Allusion énergique aux guerres civiles. Les magistrats, au seizième siècle, faisaient presque tous des vers latins; sous Louis XIV et Louis XV, ils firent des vers français, pièces légères ou pièces de théâtre, comédies de société, etc.