LETTRE LXX. — AU MÈWE
A Paris, le 17 mai 1743.
J'ai tardé longtemps à vous remercier, monsieur, du portrait que vous avez bien voulu m'envoyer de Bossuet, de Fénelon et de Pascal * ; vous êtes animé de leur esprit quand vous parlez d'eux. Je vous avoue que je suis encore plus étonné que je ne l'étais que vous fassiez un métier, très noble à la vérité, mais un peu barbare, et aussi propre aux hommes communs et bornés qu'aux gens d'esprit '. Je ne vous croyais que beaucoup de goût et de connaissances, mais je vois que vous avez encore plus de génie. Je ne sais si cette campagne vous permettra de le cultiver. Je crains même que ma lettre n'arrive au milieu de quelque marche ou dans quelque occasion où les belles-lettres sont très peu de saison *. Je réprime mon envie de vous dire tout ce que je pense, et je me borne au plaisir de vous assurer de la singulière ° estime que vous m'inspirez.
Je suis, monsieur, votre, etc.
l.Néen 1637, mort en 1712. Elève de Turenne, vainqueur du duc de Savoie à Sta/fardeilèQO), à la Marsaille (1693), moins heureux contre le prince Eugène en 1701, il tomba en disgrâce et mourut dans la retraite. On l'a surnommé le guerrier philosophe. Catinat était d'une famille de magistrats.
i. Dans l'édition de 1857, ces portraits se trouvent, 1. 1, pages 272 et 273. Nous y lisons ceci, notamment : » Bossuet est plus majestueux et plus sublime qu'aucun des Romains et des Gpecs. »
3. Vauvenargues quitta le service l'année suivante et se retira à Aix, sa ville natale. En 1746, il vint à Paris, où il demeura rue du Paon, faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Tours.
4. En 1743, les affaires tournaient mal du côté des Français. Broglie avait repassé le Rhin, abandonnant la Bavière et l'Allemagne méridionale à Marie-Thérèse, et le duc de Noailles fut battu, le mois suivant, à Dettingen.