‹ Lettres choisiesChapitre 162 sur 456 · LETTRE LXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXIV

A M"e CLAIRON 2.

Le 12 janvier au soir 3 1750.

Vous avez été admirable ; vous avez montré dans vingt morceaux ce que c'est que la perfection de l'art, et le rôle d'Electre est certainement votre triomphe; mais je suis père, et, dans le plaisk extrême que je ressens des compliments que tout un public enchanté fait à ma fille, je lui ferai encore quelques petites observations pardonnables à l'amitié paternelle.

Pressez, sans déclamer, quelques endroits comme :

Sans trouble, sans remonJs, Égisthe * renouvelle

De son hymen aiïreux la pompe criminelle

Vous vous trompiez, ma sœur, hélas! tout nous trahit 5, etc.

Vous ne sauriez croire combien cette adresse variété dans le jeu et accroît l'intérêt.

met de

1. Oreste ne fut joué que le mois suivant (12 janvier 17o0). mais Voltaire s'était engagé envers De!>touches, dont on répétait alors la comédie, à lui céder la place dès le mois de février, quel que fut le succès à Oreste. Aussi retira-t-il sa tragédie, d'ailleurs fort nttnquée, après la neuvième représentation.

2. Cette tragédienne célèbre, dont Je nom de famille était Lalitde, née en Flandre en 1723, mourut en 1803.

Elle débuta au Théâtre-Français dans le rôle de Phèdre, en 1743. Son talent devait plus à lart qu'à la nature; elle abandonna la scène en 1765. On a d'elle un volume de Mémoires qui renferment d'utiles observations sur les rôles qu'elle avait joués.

3. Cette lettre fut écriteaprès lapremière représentation à'Oreste. La seco.'uJe représentation fut différée de

quelques jours, ce qui permit à l'autour de corriger sa jiièi^e.

4. Séducteur de Clytemneslre, assassin d'Agamemnon, tué par Oresle.

Ces vers appartiennent à la scène ii de l'acte 1"^. Le poète les a modifiés ainsi dans le texte définitif :

Vous le voyez, Pammène, Egisthe rcnou-

[velle

De son hymen sanglant la pompe crimi-

[nclle,

5. Vers de l'acte II, se. vu, ainsi modifié dans l'édition dernière :

ÉI.ECTnE.

Ah! que m'avoz-von« dit ?

Non, vous êtes trompée et le ciel nous

[trahit.

6. Mot d'un emploi très fréquent, dans la langue classique, pour signifier habileté, moyens ingénieux, etc.

On l'employait, dans le nnJine sons,

Dans votre imprécation contre le tyran :

L'innocent doit périr, le crime est trop heureux.

VOUS n'appuyez pas assez. Vous dites V innocent doit périr trop lentement , trop langoureusement. L'impétueuse Electre ne doit avoir, en cet endroit, qu'un désespoir furieux, précipité et éclatant. Au dernier hémistiche pesez sur cri^ le crime est trop heureux ; c'est sur cri que doit être l'éclat. W^^ Gaussin * m'a remercié de lui avoir mis le doigt sur fou ; la foudre va partir, « Ah ! que ce fou est favorable ! » m'a-t-elle dit.

La nature en tout temps est funeste en ces lieux., Acte V, scène ir.

Vous avez mis l'accent sur fu, comme M^^" Gaussin sur fou; aussi a-t-on applaudi ; mais vous n'avez pas encore assez fait résonner cette corde.

Vous ne sauriez trop déployer les deux morceaux du quatrième et du cinquième actes. Ces Euménides demandent un voix plus qu'humaine, des éclats terribles ^

Encore une fois, débridez % avalez des détails, afin de n'être pas uniforme dans les récits douloureux. Il ne faut se négliger sur rien, et ce que je vous dis là n'est pas un rien.

Voilà bien des critiques. Il faut être bien dur pour s'apercevoir de ces nuances dans l'excès de mon admiration et de ma reconnaissance. Bonsoir, Melpomène % portez-vous bien.

au pluriel : « C'est une des plus subtiles adresses de votre politique, etc.n (Pascal, Prov., xui.). — « La vanité a des adresses et des ressources inûnies. B (Nicole, les Quatre fins dernières, I, 2.) — f Les règles ne sont que des adresses pour faciliter au poète les moyens de plaire. » (Corneille, Préf. de Médée.)

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