‹ Lettres choisiesChapitre 172 sur 456 · LETTRE LXXXVII.— A. M. LE COMTE D'ARGENTAL · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVII.— A. M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Potsdam, ce 24 juillet 1750.

Mes divins anges, je vous salue du ciel de Berlin ; j'ai passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m'a retenu quinze jours à Clèves, et malheureusement ni la duchesse de Cleves ni le duc de Nemours n'étaient plus dans le château ^ Les ordres du roi pour les relais ont

1. Cette ville • imprenable » fut prise avec une garnison de 22,000 hommes et un vaste matériel, par le maréchal Ney en 1806. Il suffit aux Français de jeter deux ou trois bombes dans la place qui se rendit sans coup ferir. — Thiers, le Consulat et l'Empire, t. Vil, I. xxv.

2. Seconde résidence royale, le Versailles de la Prusse, à 30 kilomètres de Berlin : 30,000 habitants. Là est aujourd'hui le tombeau de Frédéric II.

— Voltaire y arriva le 10 juillet.

3. Frédéric-Guillaume I" avait entouré la ville de murs, et l'avait remplie de casernes. — Pharasmane est un roi d'Iltérie, père de Rhadamiste, dans la tragédie de ce nom. (V. page IGl, note 4.) Voici comment il décrit son palais dans ces médiocres vers auxquels VJ taire fait allusion :

Jii.-qnes aux courti^aas, qui me rendent

[liommage,

Mon palais, tont ici, n*a qn'un faste suu-

[vage ;

La nature marâtre, en ces affreux elinjuti^,

Ne produit, au lieu d or, que du fer, «les

(A. II, s. 11.) [soldats.

4. C'est l'expression de l'enthousiasme du premier moment, l'effet de l'accueil flatteur et des hommages

reçus par le poète. La vérité est que Potsdam, ville de garnison, était un fort triste séjour, que le poète, désenchanté, s'en aperçut bientôt. Un littérateur français qui fut appelé à Berlin en 1765 comme professeur à l'école militaire, Dieudonné Thiébault, nullement hostile à Frédéric, dit qu'on y mourait d'ennui :o Ce séjour si agréable j)our le maître était une sorte de prison pour tous les autres. » [Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, 1805. — T. I, p. 220. T. ii, p.

183.) — « Que faites-vous à Potsdam, demandait il un jour au jeune prince Guillaume de Brunswick ? «Monsieur, répondit le prince, nous passons notre vie à conjuguer tous le même verbe :

oui, monsieur, nous faisons tous une conjugaison; et toujours la même :

Je m'ennuie, tu t'ennuies, il s'ennuie, nous nous ennuyons, vous vous ennuyez, ils s'ennuient ; je m'ennuyais, tu t'en- 7iuyais,elc.] enfin, la conjugaison tout entière, et voilà notre occupation. »

(Jbid., t. I, p. 317-318.)

Page 1