Surcepersonna^ejV.p. 134, n
enfant d'être ici. 11 me conjure d'engager M. de Richelieu à lui obtenir sa grâce *. En vérité, il ne faut jurer de rien sur l'apparence.
La Métrie, dans ses préfaces, vante son extrême félicité d'être auprès d'un grand roi qui lui lit quelquefois ses vers, et, en secret il pleure avec moi. Il voudrait s'en retournera pied; mais moi!... pourquoi suis-ie ici? Je vais bien vous étonner.
Ce La Métrie est un homme sans conséquences qui cause familièrement avec le roi, après la lecture. Il me parle avec confiance. Il m'a juré que, en parlant au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite jîilousie qu'elle excite, le roi lui avait répondu : « J'aurai besoin de lui encore un an, tout au plus; on presse l'orange, et on en jette l'écorce. »
Je me suis fait répéter ces douces paroles; j'ai redoublé mes interrogations; il a redoublé ses serments. Le croirez-vous? dois-je le croire? Cela est-il possible? Quoi! après seize ans de bontés, d'offres, de promesses^ ; après la lettre qu'il a voulu que vous gardassiez comme un gage inviolfible de sa parole M et dans quel temps encore, s'il vous plaît? Dans le temps que je lui sacrifie tout pour le servir, que non seulement je corrige ses ouvrages, mais que je lui fais à la marge une rhétorique, une poétique suivie, composée de toutes les réflexions que je fais sur les propriétés de notre langue, à l'occasion des petites
1. 11 avait publié à Potsdam, en 1743, \' Homme- jilante, à Berlin, en 1750, V Origine des animaux, et ea 1751, l'Oriyine de l'âme.
i. Ce la Mettiie était un extravagant dont les bouffonneries divertissaient Frédéric. Un jour de carnaval, il se présenta en domino au clievet de son malade. * En tout temps, dit Tliiébault, dans ses Souvenirs (Voir page 192, note 7), il se jetait et se couchait sur les canapés, chez le roi.
Quand il faisait chaud, il ôtait son col, déboutonnait sa veste et jetait sa perruque sur le parquet. Eu un mot, il agissait en tout avec Frédéric, comme envers un camarade. » (T. Il, p. 426.) — ( On riait de lui comme d'un insensé renfermé aux Petites-
Maisons, li (D'Arge.ns, Ocellus Lucanus, 1762, p. 248.)
3. Sur les commencements de leurs relations. V. page 83, note 3. La première lettre de Frédéric à Voltaire est du 26 août 1736.
4. Lettre du 23 août 1750. {Correspondance générale, Edit. Beuchot, 1. MDCXXVm.jElleseterminaitainsi:
« Je vous respecte, comme mon maître en éloquence et en savoir; je vous aime comme un ami vertueux... Vous serez fort heureux ici tant que je vivrai, vous y serez regardé comme le père des lettres et des gens de goût, et vous trouverez en moi toutes les consolations qu'un homme de votre mérite peut attendre de quelqu'un qui l'estime. •
fautes que je peux remarquer; ne cherchant qu'à aider son génie, qu'à réolairer, et qu'à le mettre en état de se passer en effet de mes soins*.
Je me faisais assurément un plaisir et une gloire de cultiver son génie; tout servait à mon illusion. Un roi qui a gasrné des batailles et des provinces, un roi du Nord qui fait des vers en notre langue, un roi enfin que je n'avais pas cherché, et qui me disait qu'il m'aimait, pourquoi m'aurait-il fait tant d'avances? Je m'y perds, je n'y conçois rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour ne point croire La Met rie.
Je ne sais pourtant. En relisant ses vers, je suis tombé sur une épître à un peintre nommé Pesne% qui est à lui; en voici les premiers vers :
Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeux! Cher Pesne, ton pinceau te place au rang des dieux.
Ce Pesne est un homme qu'il ne regarde pas. Cependant c'est le cher Pesne, c'est un dieu. Il pourrait bien en être autant de moi, c'est-à-dire pas grand'chose. Peut-être que, dans tout ce qu'il écrit-, son esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. Peut-être que toutes ces lettres, 011 il me prodiguait des bontés si vives et si touchantes, ne voulaient rien dire du tout.
Voilà de terribles armes que je vous donne contre moi. Je serai bien condamné d'avoir succombé à tant de caresses. Vous me prendrez pour M. Jourdain, qui disait : « Puis-je rien refuser à un seigneur de la cour qui m'appelle son cher ami'? » Mais je vous répondrai : « C'est un roi aimable. »
1. t Je travaillais deux heures par jour avec Sa Majesté; je corrigeais tous ses ouvrages, ne manquant jamais de louer beaucoup ce qu'il y avait do bon lorsque je raturais ce qui ne valait ri'^n. Je lui rendais raison par écrit de tout, ce qui composa une rhétorique et une poétique à son usage; il en profita ot son génie le servit encore mieux que mes leçons. » [Mémoires écrits par Voltaire en 1759.)