Du bourgmestre
0. Ces craintes furent justifiées le 20 juin, comme nous lavons dit.
crifié, qui ne lui a jamais manqué, qui n'est point son sujet, qui n'est plus son cliambclîan, et qui est libre. Je me croirais criminel de le respecter assez peu pour craindre de lui une action odieuse.... Mais il n'est que trop vraisemblable que son résident se portera à des violences funestes, dans l'ignorance oh il est des sentiments nobles et généreux de son maître ^.
C'est dans ce cruel état qu'un malade mourant se jetlo aux pieds de Votre Sacrée Majesté, pour la conjurer de daigner ordonner, avec la bonté et le secret qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne fasse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville impériale de Fi'ancfort.
Elle peut ordonner à son ministre en cette ville de me prendre sous sa protection ; elle peut me faire recommander à quelque magistrat attaché à son auguste personne.
Sa Sacrée Majesté a mille moyens de protéger les lois de l'Empire et de Francfort ; et je ne pense pas que nous vivions dans un temps si malheureux que M. Freitag puisse impunément se rendre maître de la personne et de la vie d'un étranger, dans la ville où Sa Sacrée Majestée a été couronnée ^
Je voudrais, avant ma mort, pouvoir cire assez heureux pour me mettre un moment à ses pieds. Son Altesse Royale, M""^ la duchesse de Lorraine, sa mère% m'honorait de ses bontés. Peut-être d'ailleurs Sa Sacrée Majesté pousserait l'indulgence jusqu'à n'être pas mécontente, si j'avais l'honneur de me présenter devant elle, et de lui parler.
1. Frédéric reprocha à Freytag son excès de zèle, i Je ne vous avais rien ordonné de tout cela. Il ne faut jamais faire plus de bruit qu'une chose ne le mérite. Je voulais que Voltaire vous remît la clef, la croix et le volume de poésies que je lui avais confiées; dès que tout cela vous a été remis, je ne vois pas de raison qui ait pu vous engager à faire ce coup d'éclat. • (Lettre du 26 juin 175i.)
2. Dans une lettre au comte de Stadion, du 7 juin, Voltaire demandait, comme un moyen efûcace de protec-
tion, le titre de Chambellan de l'Empereur.
3. Sœur du régent, Philippe d'Orléans Cette princesse, née en 1678, avait épousé en 1698 le duc de Lorraine, Léopold, dont elle devint veuve en 1729. Elle mourut en 1744 à Commercy. « Elle n'est pas belle, disait sa mf'-re (la fameuse princesse Palatine), mais elle a une jolie taille, une bonne mine et de bons sentiments... Elle danse bien et a des manières aisées. • (Lettres, t. i, p. 25.)
Je supplie Sa Majesté Impériale de me pardonner la liberté que je prends de lui écrire, et, surtout, de la fatiguer d'une si longue lettre, mais sa bonté et sa justice sont mon excuse.
Je la supplie aussi de faire grâce à mon ignorance, si j'ai manqué à quelque devoir dans cette lettre, qui n'est qu'une requête secrète et soumise. Elle m'a déjà daigné donner une marque de ses bontés ^ et j'en espère une de sa justice*.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Voltaire,
Gentilhomme ordinaire 3 de Sa Majesté Très-Chrétienne. LETTRE C. — A Mme DENIS*.
A Mayence 5, le 9 de juillet i753.
Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré, et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du comte de Stadion " me trouva fondant en larmes ; je pleurais votre
1. En 1752, Voltaire avait envoyé à Tempereur et à l'impératrice Marie- Thérèse un exemplaire du Siècle de Louis XIV. 11 en avait reçu, en retour, une montre et une tabatière.
2. Cette lettre n'eut pas de suite. La protection de l'empereur ne l'ut pas accordée, et ne fut pas nécessaire. Le 9 juin, M"* Denis, avertie, était venue de Strasbourg rejoindre son oncle.
Le 18, arriva le volume de poésies qni fut remis à Freytag. Le 20 juin, tentative de départ qui échoue; les prisonniers sont transférés sous escorte et gardés à vue, dans l'auberge de la Corne de bouc. Le 26 juin, une lettre de Berlin, mal comprise de Freytag, autorise l'élargissement; la ville de Francfortcommençait d'ailleurs à s'indigner de ces violences; après bien des pourparlers où interviennent le bourgmestre et quelques sénateurs, Voltaire et sa nièce peuvent partir le 7 juillet, en payant 190 florins, 11 kreutzer, total" des frais de leur captivité. — Desnoiresterres, t. iv, page 436-500.
3. Voltaire avait cédé sa charge de gentilhomme ordinaire du roi de France (V. page 173, note 3), mais sous réserve du titre qu'il était autorisé à conserver. Lors de son voyage en Prusse, on lui retira le titre et l'emploi d'historiographe, mais non le titre de gentilhomme ordinaire du roi.
4. M™* Denis avait quitté son oncle, après l'aventure de Francfort, et était retournée à Paris, rue Traversière, dans la maison que Voltaire avait habitée en 1750, avant son départ pour Berlin.
5. De Francfort, Voltaire gagna Mayence où il reçut, de la noblesse de cette ville, le plus cordial accueil. l\ y resta jusqu'au 23 juillet.
6. Le comte de Stadion, conseiller intime de l'empereur, grand-maitre de la cour de Vienne, était en même temps ministre d'Etat du prince électeur de Mayence. La maison de Stadion av«it Mayence pour patrie et pour origine.
départ et votre séjour ; l'atrocité de ce que vous avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi, votre patience et votre courage m'en donnaient; mais, après votre départ, je n'ai plus été soutenu.
Je crois que c'est un rêve; je crois que tout cela s'est passé du temps de Denys de Syracuse. Je me demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, voyageant avec un passeport du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldats, conduite en prison sans aucune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de Freitag, un scélérat de la^lus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre ^ Quand on arrêta la Brinvilliers -, le bourreau ne fut jamais seul avec elle; il n'y a point d'exemple d'une indécence si barbare. Et quel était votre crime? d'avoir couru deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plombières un oncle mourant que vous regardiez comme votre père.
Il est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse, de n'avoir pas encore réparé cette indignité commise en son nom par un homme qui se dit son ministre. Passe encore pour moi; il m'avait fait arrêter pour ravoir son livre imprimé de poésies, dont il m'avait gratifié et auquel j'avais quelque droit; il me l'avait laissé comme le gage de ses bontés et comme la récompense de mes soins. Il a voulu reprendre ce bienfait; il n'avait qu'à dire un mot, ce n'était pas la peine de faire emprisonner un vieillard qui va prendre les eaux. 11 aurait pu se souvenir que, depuis plus de quinze ans, il m'avait prévenu par ses bontés séduisantes ; qu'il m'avait, dans ma vieillesse, tiré de ma patrie; que j'avais travaillé avec lui deux ans de suite
1 . Le nommé Dorn, ci-devant notaire à Francfort, commis de Frcytag.
— Voir le récit de Voltaire, dans la Correspondance générale, adressé au comte de Sladion et rédigé à Mayence le 14 juillet. (Lettre mcmxcii.)
2. La marquise de Brinvillers. arrêtée à Liège par la police française,
fut décapitée et brûlée le 16 juillet 1676. Elle avait empoisonné son \h'ag, ses deux frères, sa sœur et beainjoup d'autres per.-^onncs. Elle tenait d'un Italien exilé (qui avait fait périr à Rome plus de cent cinquante personnes), l'art de composer les plus subliU poisons.
à perfectionner ses talents ; que je l'ai bien servi, et ne lui ai manqué en rien ; qu'enfin il est bien au-dessous de son rang et de sa gloire de prendre parti dans une querelle académique, et de finir, pour toute récompense, en me faisant demander ses poésies par des soldats.
J'espère qu'il connaîtra, tôt ou ta^d, qu'il a été trop loia ; que mon ennemi * l'a trompé, et que ni l'auteur ni le roi ne devaient pas jeter tant d'amertume sur la fin de ma vie. Il a pris coaseil de sa colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. Mais que fera-t-il pour réparer l'outrage abominable qu'on vous a fait en son nom ? Milord Maréchal ^ sera sans doute chargé de vous faire oublier, s'il est possible, les horreurs oii un Freitag vous a plongée.
On vient de m'envoyer ici des lettres pour vous ; il y en a une de M""® de Fontaine qui n'est pas consolante *. On prétend toujours que j'ai été Prussien'*. Si on entend par là que j'ai répondu par de l'attachement et de l'enthousiasme aux avances singulières '" que le roi de Prusse m'a faites pendant quinze années de suite, on a grande raison ; mais, si on entend que j'ai été son sujet, et que j'ai cessé un moment d'être Fiançais, on se trompe. Le roi de Prusse ne l'a jamais prétendu, et ne me l'a jamais proposé. Il ne m'a donné la clef de chambellan que comme une marque de bonté, que lui-même appelle frivole dans les vers qu'il fît pour moi, en me donnant cette clef et cette croix que j'ai remises à ses pieds. Cela n'exi-