LETTRE CVI. — A. M J.-J. ROUSSEAU*, A PARIS
30 août 1755.
J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain % je vous en remercie ^ Vous plairez aux
1. Fils d'un orfèvre de Paris, Lekain, né en 1728, mourut en 1778. 11 avait débuté vers 1749, dans quelques sociétés particulières d'acteurs amateurs (V. page 194, note 4.) Recommandé par Voltaire, il obtint un ordre de début au Théâtre français en 1750.
Lekain avait annoncé son arrivée le 18 mars; il visita les Délices à la fin d'avril.
i. C'est en 1536 que Calvin, né à Noyon en 1509, vint pour la première fois à Genève d'où il fut banni d'abord, mais où il rentra triomphant et vécut en maître absolu, de 1540 à 1564. Il réfornia les moeurs, le dogme, le culte et la législation politique; on le surnomma le Pape de Genève. Michel Servet, qui avait soutenu des opinions contraires aux siennes sur la Trinité, fut brùlé par son ordre en 1553. — Calvin avait publié à Bàle en 1735 l'Institution chrétienne, qui fut écrite d'abord en latin, puis traduite en français par l'auteur.
3. Les représentations dramatiques données aux Délices, pendant le séjour de Lekain, causèrent de l'ombrage aux Genevois. Le Consistoire s'en émut, et dans une délibération du 31 juillet 1755, il décida que les lois qui défendaient la comédie à Genève seraient sévèrement appliquées et que les Genevois qui accepteraient un rôle dans les tragédies jouées par Voltaire à Saint-Jean seraient réprimandés.
4. J'-J; Rousseau commençait à devenir célèbre. Son premier discours, sur les arts et les sciences, couronné
à Dijon en 1750, avait fait grand bruit à Paris; le Devin du village, dont il fit la musique et les paroles, fut joué avec succès en 1753; en 1754, son discours sur Vorigine de l'inégalité parmi les hommes, sans obtenir le prix, étendit et confirma cette réputation naissante. Il envoya, de Paris où il résidait depuis 1741, ce second discours à Voltaire dont il avait appris la récente installation près de Genève. — Les rapports de ces deux hommes illustres avaient commencé en 1745 à l'occasion des Fêtes de Bamire, opéra dont les paroles étaient de Voltaire et la musique de Rameau :
J.-J. Rousseau fut chargé de remanier cette pièce que l'Opéra représenta le 22 décembre. Il y a trace de ces relations passagères dans la Correspondance générale (Il et 15 décembre 1745.)
5. Le discoui'S sur l'inégalité. Voltaire, dans sa réponse, fait allusion aussi au discours de 1749.
6. A cette époque, Rousseau, qui avait quarante-trois ans. et qui était encore à ses débuts, témoignait à Voltaire du respect et de l'admiration. IL lui avait écrit en 1745 : « Il y a quinze ans que je travaille pour me rend'-e digne de vos regards. » Le discours de 1749 contenait celte apostrophe :a Dites-nous, célèbre Aroiiet, combien vous avez sacrifié de beautés màles et fortes à notre fausse délicatesse ! Et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes I »
hommes, à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrige! ez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bètes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle k ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada*; premièrement, parce qiie les m.aladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe ^, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris ; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie', où vous devriez être.
Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs * ;
1. Le Canada, contrée de TAmériqne septentrionale, colonisée par les Français, nous appartenait encore en 1*751. Les Anglais Tenvaliirent en 1759, et la France y renonça par le traité de Paris en 1763. La langue, les mœurs, la religion, sont restées françaises dans le bas Canada.
— Le pays des Missouris, arrosé par le Missis'sipi et le Missouri, faisait autrefois partie de la Louisiane.
Acheté à la France en 1803 il fut admis dans lUnion en 18iil. 11 renferme environ 700,000 habitants.
2. Le célèbre Troncliin, qui était de Genève et qui y résidait. Né en 1709, lils d'un banquier ruiné par le système de Law, Théodore Tronchin avait étudié en Angleterre, à Cambridge, et àLeyde ouprèsde Boerhave.
l\ s'établit pendant vingt ans à Am.-terdam où il épousa la lillc du grand
pensionnaire Jean de Witt et devint président du collège de médecine et inspecteur des hôpitaux. Quand le stathoudérat fut rétabli, il quitta la Hollande et revint à Genève en 1750.
Plus tard il se fixa à Paris. Tronchin s'était constitué l'avocat et le propagateur de l'inoculation. » ■ — Un autre Tronchin, de la même famille était banquier à Lyon, et un autre, conseiller d'Etat 'à Genève.
3. J.-J. Rousseau était né à Genève en 1712. 11 y retourna peu de temps après l'époque où fut écrite cette lettre, et y reprit le titre de citoyen.
Plus tard, Genève le persécuta.
4. Le Tasse (V. page 4'J, note 1) vécut d'abord auprès du duc de Ferraie, Alphonse H (1365), il habita ensuite et tour à tour Naples. Mantouc, Urbin, Turin, en luttant contre le besoin. Désespéré de tant de malheurs
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ceux de Galilt'C * le firent gémir clans les prions, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire encyclopédique'^^ ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées, et même de jansénistes.
Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir des gens acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie cVŒdipe; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi; un prêtre ex-jésuite^, que j'avais sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avuis rendu; un homme*, plus coupable encore, faisant imprimer mon ])ropre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes dans lesquelles la plus crasse ignorance vomit les plus infâmes impostures; un autre, qui vend à un libraire quelques chapitres d'une prétendue Histoire universelle, sous mon nom ^ ; le libraire assez avide pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés; et enfla des hommes assez lâches et assez méchants pour m'imputer la publication de cette rapsodie. Je vous ferais voir la société infectée de ce genre d'hommes inconnu à toute l'antiquité, qui, ne pouvant embrasser une profession honnête, soit de manœuvre, soit de laquais, et sachant malheureusement
et d'injustices, il en vint à douter de lui-même, et sa raison s'altéra. Une fièvre l'emporta, à la veille de son triomphe à Rome, en 1593.
1. Galilée, né à Pise en 1564, mourut à Florence en 1642. 11 professa les matliématiques à Pise, à Florence, et à Padoue. Cité à Rome en 1613 par le tribunal de l'Inquisition, on lui défendit de professer la doctrine de Copernic. Il publia, en 1C32, malgré celte défense, les Quatre dialoQues sur les systèmes du monde selon Ptolémée et Copernic .• l'Inquisition le condamna à une détention perpétuelle, à l'ùye de soixante-neuf ans, et lui imposa une formule d'abjuration. Sa dc- LETTR. CH. DE VOLT.Vll'.li.
lentioa fut mitigée peu de temps après et convertie en une sorte d'internement à la campagne, près de Florence.
2. Diderot et d'Alembert. Les deu.x premiers volumes, publiés en 1731 furent supprimés l'année suivante, et l'impression des autres fut suspendue pendant dix-huit mois. Cinq autres volumes parurent, après une nouvelle autorisation, et provoquèrent une seconde suspension.