‹ Lettres choisiesChapitre 213 sur 456 · V. pages 214 et 235, note · texte numérisé non relu

V. pages 214 et 235, note

lire et écrire, se font courtiers de littérature*, vivent de nos ouvrages, volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre que des fragments d'une plaisanterie, faite il y a près de trente ans, courent aujourd'hui le monde par l'infidélité et l'avarice de ces malheui:eux qui ont mêlé leurs grossièretés k ce badinage, qui en ont rempli les vides avec autant de sottise que de malice, et qui, enfin, au bout de trente ans, vendent partout en manuscrit ce qui n'appartient qu'à eux et qui n'est digne que d'eux. J'ajouterais qu'en dernier lieu on a volé une partie des matériaux que j'avais rassemblés dans les archives publiques pour servir à V Histoire de la Guerre de 174i -, lorsque j'étais historiographe de France; qu'on a vendu à un libraire de Paris ce fruit de mon travail; qu'on se saisit à l'envie de mon bien, comme si j'étais déjà mort, et qu'on le dénature pour le mettre à l'encan. Je vous peiu'lrais l'ingratitude, l'imposture et la rapine, me poursuivant depuis quarante ans jusqu'au pied des Alpes, jusqu'au bord de mon tombeau. Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations ? Que je ne dois pas me plaindre ; que Pope, Descartes, Bayle, le Gamoens% et cent autres, ontessuyéles mêmes injustices, et de plus grandes ; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des lettres a trop séduits.

Avouez en effet, monsieur, que ce sont là de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles? Les gens de lettres font

1. Courtiers; entremetteurs suhalternes et interlopes qui font le commerce des manuscrits auprès des libraires. C'est ce que Molière appelait « des fripiers d'écrits. »

2. Cette même année 1755, on avait dérobé à M"" Denis à Paris, le manuscrit de y Histoire de In rjuerre rf*? 1741; cet ouvrage avait été vendu vingt-cinq louis d'or à un libraire de Paris, nommé le Prieur. On accusa de ce vol le marquis de Ximenès

(1726-1815), autour de trois médiocres tragédies, ami particulier de la nièce du poète. — Desnoiresterres, t. V, p. 104-108.

3. Pope, etc. V. pages 49, i>2, G9, notes 2, 3, 4. — Camoens. L'auteur des Lusiaâes, né en 1525 mourut de misère à Lisbonne en 1579, après une vie d'aventures, de persécutions et de souffrances, qui se passa presque entièrement en Afrique et dans les Indus.

grand bruit de toutes ces petites querelles, le reste du monde ou les ignore ou en rit.

De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui, de tout temps, ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron, ni Varron *, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant ; le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle; et, pour ce tyran sans courage. Octave Cépias ^, surnommé si lâchement Auguste^ il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ^ ne firent pas naître

1. Si connus que soient ces personnages, nous croyons devoir rappeler ici l'époque précise où ils ont vécu.

Cicéron, né Tan lu7 avant J.-C, mourut l'an 43 ; Varron, né l'an 1 IG, mourut l'an 26 : on l'a surnommé le plus savant des Romains. » De ses nombreux écrits il ne reste que deux traités, l'un sur ['agriculture, Tautre sur la langue latine, et un certain nombre de fragments. L'auteur du De natura rerum, Lucrèce, né l'an 95 avant J.-C, mourut à quarantequatre ans; Virgile, né l'an 69, mourut l'an 19 ; Horace, né l'an 64, mourut l'an 7. Marius, le vainqueur de JugurthaetdesCimbre?, né l'an 153, mourut ran 86; dans ses discours, il se vante de son ignorance (Salluste, Jugurtha, ch, 85). Les proscriptions eurent lieu sous son septième consulat, 7,000 prisonniers, 1,600 chevaliers, 13 généraux périrent dans les représailles exercées par Sylla en l'an 82 ; 5,000 citoyens furent dépouillés de leurs biens. Quand le dictateur mourut, l'an 78, on mit sur son ti.mheau :

« Aucun homme n'a lait plus de bien à ses amis, et plus de mal à ses ennemi^. » Antoine (86-30 avant J.-C.) est célèbre par ses orgies et par la passion qui l'attacha à Cléopàtre. Lépide, que Montesquieu appelle « le plus méchant citoyen de la Républiqu ^ « lit partie des deux triumvirats, eu

44 et en 43; Octave lui ôta tout pouvoir, en Tan 35, en ne lui laissant que la vaine dignité de grand pontife, et le relégua à Gircéi, où il vécut encore vingt-trois ans.

2. Octave, né l'an 62, était fils du sénateur G. Octavius et neveu de César par sa mère Attia. Antoine lui reprochait d'avoir eu pour bisaïeul un affranchi, cordier dans le bourg de Thurium, et Cassius de Parme l'appelait petit-fils d'un boulanger. (Suétone, Vie d'Auguste, §§ 2 et 4.) Dion Cassius et son abrévialeur Xiphilin sont les seuls historiens qui lui donnent le surnom de Ce'pias.[Bist.rom., L. XLIV, § i.) Le Sénat le proclama Autjuste (en grec Siôa^To;), l'an 28 avant J.-C., après la bataille d'Actium (31^ et la mort d'Antoine. Ce nom était une sorte de consécration religieuse dunnée au pouvoir d'Octave. Il mourut à soixante-seize ans, l'an 14 après J.-C. — V. sur son règne le jugement de Tacite [Annales, i, 69 et 70.)

3. Boccace, né en 1313, mort en 1375, est surtout célèbre par son Décaméron, recueil de cent nouvelles où tant d'écrivains ont puisé. Il vécut à Florence. — Pétrarque, né en 1304 à Arezzo, mourut en 1374 près de Padoue. La meilleure partie de sa vie se passa à Vaucluse, et sa passion pour Laure de Noves (1327', ne l'a pas moins immortalisé que l'éloquence de

les troubles de l'Italie ; avouez que le badinage de Marol *

n'a pas produit la Saint-Barthélémy % et que la tragédie

du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde ^. Les

farauds crimes n'ont guère été commis que par de d'iè-

bres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde

une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'in-

domplable orgueil des hommes, depuis Thamas Rouli-

kan % qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de la

douane qui ne sait que chiffrer. Les letti-es nourrissent

[* l'âme, la rectifient, la consolent ; elles vous servent, mon-

j sieur, dans le temps que vous écrivez contre elles : vous

Aêtes comme Achille qui s'emporte contre la gloire, et

[comme le P. Malebranche % dont l'imagination brillante

écrivait contre l'imagination.

Si quelqu'un doit se plaindre des lettres, c'est moi, puisque, dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter ; mais il faut les aimer, malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y esssuie; comme il faut aimer et servir l'être suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.

M. Chappuis^ m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.

fes poésies. Dans son enfance, il avait élé proscrit comme fils de Gibelin. Les guerres intestines des Guelfes et des Gibelins déchirèrent l'Italie aux treizième et quatorzième siècles.

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