LETTRE CXX. — A M. L'ABBÉ AUBERT^, A PARIS
Aux Délices, 22 mars 1758,
Je n'ai reçu, monsieur, que depuis très peu de jours, dans ma campagne où je suis de retour, la lettre pleine d'esprit et de grâces dont vous m'avez honoré, accompagnée de votre livre qui me rend encore votre lettre plus précieuse. Je ne sais quel contre-temps a pu retarder un présent si flatteur pour moi. J'ai lu vos fables avec tout le plaisir qu'on doit sentir, quand on voit la raison ornée des charmes de l'esprit. Il y en a quelques-unes qui respirent la philosophie la plus digne de l'homme. Celles du Merle, du Patriarche^ des Fourmis^ sont de ce nombre. De telles fables sont du sublime écrit avec naïveté. Vous avez le mérite du style, celui de l'invention, dans un genre où tout paraissait avoir été dit. Je vous remercie et je vous félicite. Je donnerais ici plus d'étendue à tous les sentiments que vous m'inspirez, si le mauvais état de ma santé me permettait les longues lettres ; je peux à peine dicter, mais je ne suis pas moins sensible à votre mérite et à votre présent.
J'ai rhonneur d'être, avec toute l'estime que je vous dois, etc.
1. Voltaire avait combattu la doctrine de l'optimisme dans le poème sur le désastre de Lisbonne en 1755 ; il allait, celte année même, le railler dans le roman de Candide qu'il composa pendant l'été de 1758 , chez rélecteur Palatin.
2. L'abbé Aubert, né en 1731, était à la fois fabuliste, critique et poète. Son recueil de fables parut en 1756, et eut du succès. Les pièces que loue Voltaire, dans ce recueil, avaient été d'abord publiées par le Mercure de France, dont l'abbé Aubert devint directeur en 1752. Outre ces pièces, on peut citer parmi les meilleures fables du recueil Fanfan et Colas, Chloé et
Fanfan, l'Abricotier, le Miroir de la raison, la Force du sang, la Poule et ses poussins, etc. Quelques-unes des moralités sont prolixes, inutiles et communes, et l'on doit reprocher à l'auteur d'avoir choisi parfois de singuliers interlocuteurs, tels que le Billet d'enterrement et le Billet de mariage. L'abbé Aubert. malgré l'échec de son drame, la Mort d'AieZ (1765], et de sa Psyché [lim), fut nommé professeur de littérature française au Collège royal, fonctions qu'il exerça jusqu'en 1783 et dont il garda le titre jusqu'en 1814, époque de sa mort. Il fut en outre, censeur roval.
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